Dans Les matins du samedi (28/03/2026) Nicola Herbeaux recevait Pierre Bayard, agrégé de lettres, directeur d’un livre collectif intitulé Cold cases en Grèce antique qui propose de lire les œuvres anciennes, dont les tragédies de Sophocle Œdipe Roi et Antigone, sous l’angle « policier ».
Ainsi, Œdipe n’aurait pas tué Laïos et Antigone ne se serait pas suicidée.
P. Bayard précise que cette lecture est à la fois sérieuse et ludique, une manière de désamorcer la critique d’une démarche qui est à proprement parler absurde et en même temps significative de ce que j’appelle par ailleurs la mort du discours que d’autres nomment post-vérité.
S’il précise que la démarche policière n’est pas contemporaine de Sophocle, il n’en tient pas moins un discours complètement décalé par rapport à deux œuvres qui ne sont pas fondées sur des faits divers et qui sont des tragédies.
Ci-dessous, la lettre que j’ai envoyée à mon collègue.
Ceux que la question intéresse trouveront dans le blog l’analyse que je propose des deux pièces.
—-
« Cher collègue,
J’ai écouté ce matin (France Culture – Les matins du samedi – 28/03/2026) le récit de vos enquêtes policières à propos des deux tragédies de Sophocle Œdipe Roi et Antigone.
Je trouve passionnante cette démarche qui consiste à chercher avec autant de précision dans une œuvre un contenu autre que celui qu’a élaboré son auteur, puisque vous dites vous-même que la démarche policière n’est pas contemporaine de Sophocle qui n’est effectivement pas connu pour être un auteur de pièces policières.
Une démarche dont vous avez tenu à préciser à plusieurs reprises qu’elle était ludique, une précision très utile quant aux arguments que vous faites valoir pour illustrer comment Sophocle réussit si bien à être un si mauvais scénariste.
Jouer à rechercher les invraisemblances ou les lacunes comme on le fait pour un fait divers policier alors qu’il s’agit de tout sauf d’un fait divers policier permet en effet de se distancier de la dimension tragique, très secondaire, et de lire l’œuvre avec l’œil de Rouletabille. Votre démonstration de l’impossible pendaison d’Antigone est à tous points lumineuse – ah ! la question essentielle du tabouret ! – et elle souligne une nouvelle fois les limites de Sophocle qui ne pense pas à préciser où n’est pas fixé le crochet à laquelle Antigone n’a pas accroché la corde ni, donc, cet indispensable tabouret où elle n’a pas pu monter.
J’aime bien aussi l’idée d’une reconstitution du meurtre de Laïos. A-t-on retrouvé l’arme du crime ?
Certains esprits limités, comme Sophocle, et qui n’ont pas plus que lui l’esprit ludique, osent penser qu’il maîtrise ce qu’il écrit et que si, par exemple, il imagine des témoignages contradictoires quant à l’assassinat de Laïos, ce n’est pas par maladresse, mais pour dire quelque chose qui, peut-être, aurait à voir avec la problématique oraculaire. L’ennui, avec cette lecture, c’est qu’elle n’est ni policière ni ludique, mais qu’elle touche au tragique. Bref, du n’importe quoi.
Cordialement.
Jean-Pierre Peyrard
Professeur de lettres classiques. »