Apologie de Socrate (15)

Les deux événements que va rappeler Socrate sont deux actes d’injustice auxquels il s’est opposé, le premier dans le cadre de la démocratie, le second sous la dictature des Trente.

Précision : Athènes était alors divisée en 10 phulaï  (tribus) de 50 citoyens (les 500 citoyens constituaient la Boulè = notre Assemblée nationale). À tour de rôle, chaque phulè administrait les affaires de la cité pendant un des dix mois de l’année (les 50 citoyens étaient alors des prytanes, la durée de leur mandat une prytanie) et elle élisait chaque jour un nouvel épistate (« qui se tient au-dessus ») qui présidait la Boulè pour une journée.

Il fait précéder le rappel des deux événements de cette considération : « Ne vous irritez pas contre moi alors que je vous dis la vérité : il n’est pas d’homme qui échappera à la mort, s’opposant légitimement à vous ou à une autre foule* et empêchant que de grandes injustices et illégalités se produisent dans la cité, mais il est nécessaire que celui qui combat pour la justice, et s’il doit rester en vie un peu de temps, agisse en tant que simple particulier, mais non en tant qu’homme public. » (32 a)

*EBL traduit par « assemblée » le nom plèthous qui indique uniquement la foule,  le grand nombre (> pléthore). Au regard du premier événement, il n’est évidemment pas anodin que « vous » (constituants du tribunal) soit assimilé à « foule » et non à « assemblée ». Mais le traducteur académique n’est pas vraiment accessible à ce genre de problème.

En 406, au cours de la guerre du Péloponnèse (431-404), une bataille navale opposa les Athéniens aux Spartiates près des îles Arginuses (proches de la côte turque). Les dix stratèges athéniens furent victorieux, mais, pour cause de tempête, ils ne récupérèrent pas tous les cadavres des marins tombés à la mer, ce qui constituait un crime. Ils furent jugés et le procès eu lieu au moment où la phulè Antiochis dont Socrate faisait partie exerçait la prytanie. Il fut le seul des prytanes à s’opposer à la Boulè qui s’exprimait dans cette circonstance en tant que foule exigeant à grands cris un jugement collectif des stratèges, ce qui était contraire à la loi qui stipulait que chaque accusé devait être jugé séparément. Il ne fut pas écouté et les stratèges furent condamnés à mort. C’est en quoi l’emploi de plèthous dans le préambule n’est pas anodin.

Deux ans plus tard, pendant la dictature, il fut convoqué avec quatre autres à la Tholos (édifice en voûte – sens de tholos – qu’occupaient les prytanes en exercice = le prytanée) et on leur ordonna d’aller chercher un citoyen (Leôn, de Salamine) afin qu’il soit mis à mort.  Socrate rappelle que c’était un procédé utilisé par les dictateurs pour compromettre le plus possible de citoyens. Si les quatre obéirent, lui rentra chez lui, un acte de désobéissance qui lui aurait sans doute coûté la vie si l’oligarchie n’avait pas été renversée peu après.

Si le second événement évacuait la possibilité de sa complicité avec la dictature (l’acte d’accusation n’en faisait pas mention), elle n’évacuait pas sa responsabilité dans la formation de ses disciples/élèves dont certains avaient fait partie des Trente, en particulier Critias, le plus important d’entre eux. L’acte d’accusation invoquait la corruption/destruction des jeunes gens, sans plus de précision.

C’est le problème qu’il va aborder maintenant.

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