Le daimôn de l’époque classique est soit un dieu de catégorie inférieure, soit une puissance issue des dieux qui n’est pas elle-même un dieu. Comme le mot n’a pas la dimension diabolique qu’il a prise dans la religion chrétienne, il est délicat de le traduire par « démon » sans que surgissent de l’iconographie les êtres cornus armés de fourches chargés de pousser les méchants dans la fournaise infernale. Il est donc préférable de laisser le mot tel quel – daïmôn – donc sans ses connotations démoniaques au propre et au figuré.
Socrate explique que s’il n’a jamais été tenté par les affaires politiques c’est à cause « de ce que vous m’avez entendu dire souvent en plusieurs endroits à savoir que quelque chose de divin (theion) et de merveilleux (daimônion)* se manifeste à moi, et c’est cela que, le ridiculisant à la manière d’un comique, Méltos a inscrit dans son accusation. » (31 d)
*EBL traduit : « … une certaine manifestation d’un dieu ou d’un esprit divin… » Or le texte ne dit pas « ou » mais « et » (= kaï).
Il faut comprendre que si Socrate estime nécessaire de ne pas s’en tenir à la précision theion, c’est pour suggérer en ajoutant daïmônion (qui a aussi le sens de « merveilleux », notamment chez Platon) un quelque chose qui, s’il est divin, n’est pas le divin habituel. C’est en quoi – j’anticipe et j’y reviendrai – l’accusation de Mélètos est fondée : la force divine dont parle Socrate et sur laquelle il s’appuie – il va préciser– n’est effectivement pas, malgré theion, celle de la religion ordinaire.
Voici la précision : « Ça a commencé en moi depuis l’enfance, c’est une voix qui se manifeste, une voix qui, chaque fois qu’elle se manifeste, s’oppose à ce que je m’apprête à faire, mais jamais ne me pousse. C’est cela qui m’interdit de faire de la politique. »
Qu’est-ce que cette voix ? Est-ce qu’elle est « socratienne », en ce sens qu’il y aurait eu chez lui quelque chose disons d’exalté, voire, comme l’ont peut-être cru les jurés ou certains d’entre eux, de « dérangé » ?
Socrate ne dira rien de plus que ces deux adjectifs coordonnés (divin et merveilleux).
La lecture des dialogues où Platon fait intervenir Socrate, et quelle que soit l’importance du platonisme, suffit pour évacuer tout ce qui pourrait ressortir à un problème psychologique, un déséquilibre ou quoi que ce soit de tel dans sa personne.
Je comprends que la voix dont parle Socrate, loin d’être « socratienne », est une voix humaine, en ce sens qu’elle se manifestait à ses contemporains comme elle se manifeste à tous les hommes de tous les temps.
Cette voix est identifiée par Spinoza comme étant ce qu’il appelle la connaissance du troisième genre (le premier étant celle des sens, le second celle de la raison), autrement dit la connaissance donnée par l’expérimentation critique des deux premiers genres et, qu’à cette condition de démarche critique, on pourrait appeler intuition.
Nous avons tous fait plus ou moins l’expérience banale du « mauvais choix » – la certitude ressentie qu’on se « plante » – et aussi, de la perception, avec la même certitude, que la réponse qu’on nous fournit, même pour un problème qui n’est pas de notre compétence, n’est pas la bonne. Nous sommes concernés par un dysfonctionnement de quelque chose, quelqu’un nous dit « c’est ça », et quelque chose en nous dit, sans que nous puissions l’expliquer, « non ce n’est pas ça ». Ce genre de connaissance est celui de l’être en tant qu’esprit (pensant – dans le cadre de la démarche critique) et corps (ressentant – dans le même cadre de démarche critique sur le mode adéquat) et il se manifeste avec la force lumineuse de l’évidence. C’est ainsi que je comprends la coordination de theion et daimônion.
Maintenant, est-ce que cette information d’une voix qui se manifeste pour dire non, était audible ? On connaît la réponse.
Une réponse de déni que même les faits, et les faits indéniables, sont impuissants à invalider.
C’est ce que va montrer la suite du discours.