Apologie de Socrate (13)

La phrase introductive fait appel à la sensibilité des jurés – je traduis toujours au plus près ; « Ne vous récriez pas, Athéniens, mais demeurez-moi fidèles* pour ce dont j’ai besoin de vous :  que vous ne vous récriiez pas pour ce que je peux dire, mais que vous écoutiez ; car, comme je le pense, vous aurez du profit en écoutant. Oui, je vais vous dire encore certaines autres choses au sujet desquelles vous allez peut-être vous récrier.  Eh bien, n’en faites rien. » (30 c)

*le verbe emmenein (= rester dans) construit avec une personne (c’est le cas ici) prend le sens de demeurer fidèle.La demande d’écoute continue que sollicite Socrate est donc teintée d’une touche sensible qu’escamote EBL en traduisant par l’injonction « n’allez pas m’interrompre ».

Il va expliquer – c’est la prédiction – qu’en le condamnant, les Athéniens se nuisent à eux-mêmes en se trompant sur ce qu’est le « don du dieu » (son questionnement) qu’il illustre par cette comparaison :

 « Si vous me tuez, vous ne trouverez pas un tel autre, réellement – même si ça prête à rire – harcelant la cité sous l’injonction du dieu (et non « des dieux », comme traduit EBL), comme un grand cheval de noble race, mais un peu lourd en raison de sa taille, qui a besoin d’être stimulé par un taon. »

Une comparaison qui insiste sur l’aspect désagréable de ce qu’il présente comme une mission nécessaire. Un peu plus loin (30 e) il en rappellera encore l’origine (le dieu) pour souligner que le fait être proclamé le plus savant ne se réduit pas au constat, mais implique un questionnement systématique.

Et ce qui doit convaincre les Athéniens de la véracité de l’injonction, avance -t-il comme dernier argument, c’est que, pour accomplir sa mission, il a négligé ses affaires personnelles sans le moindre profit pécuniaire puisqu’il ne demande aucun paiement en échange de ce qu’il prescrit, ce dont témoigne sa pauvreté.

Cette pauvreté choisie était évidemment dérangeante non seulement parce qu’elle était le corollaire du dédain pour les richesses et les biens matériels (problématique de l’objet), mais parce qu’elle était contradictoire avec l’investissement dans les « affaires » qu’incarnait Anytos, donc dangereuse pour la cité dont il était une figure politique importante.

Socrate va alors aborder ce point qui ne figurait pas explicitement dans l’acte d’accusation mais qui était dans toutes les têtes.

Comme il l’a déjà fait, il présente une question que doivent se poser les jurés : « Il pourrait peut-être sembler étrange* (*atopos a aussi le sens d’absurde) qu’en privé je donne des conseils, allant ici et là et que je m’occupe de beaucoup de choses, et que pour le service de l’État je n’ose pas monter à la tribune pour m’adresser à la foule et conseiller la cité quant à ce qui vous concerne. » (31c)

Cinq ans avant le procès, Athènes avait perdu la guerre contre Sparte qui avait aidé à l’installation de la dictature des « trente tyrans » qui accusaient la démocratie d’être responsable de la défaite. [Deux mille trois cents ans plus tard, un scénario analogue se déroulera en France.]

Critias, le plus brutal d’entre eux, avait été un des « élèves » de Socrate et il avait été tué au cours de la bataille qui permit la restauration de la démocratie (Anytos en avait été l’un des artisans).

Si l’acte d’accusation ne mentionnait pas une responsabilité politique de Socrate, c’est parce que son comportement avait toujours été irréprochable, aussi bien pendant la démocratie quand il avait été prytane (l’équivalent d’un conseiller municipal) et soldat (trois batailles) que pendant la terreur.

C’est à ce moment du procès qu’il va expliquer ce qu’est le « daïmôn » évoqué quand il a indiqué n’avoir éprouvé aucune contrariété en se rendant au tribunal.

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