Apologie de Socrate (12)

L’idée principale arrivera après la reprise de l’hypothèse que Socrate précise :

«  Si, eu égard à cela, vous me disiez* : « Socrate, maintenant nous n’allons pas croire Anytos, mais nous allons t’acquitter, à cette condition cependant que tu ne passeras plus ton temps dans cette recherche ni à philosopher ; et si tu es pris en flagrant délit d’agir ainsi, tu mourras  (…) » (29 c)

* Le système conditionnel – par définition hors réel – sert à fabriquer des hypothèses plus ou moins ambiguës. Par exemple : « Si tu venais, là, maintenant, je serais heureux » peut, selon le contexte, résonner comme un possible (tu habites à côté de chez moi) ou un imaginaire (tu es à l’autre bout du monde). Pour ce cas de figure, le grec disposait du mode optatif, et c’est ce mode qu’utilise Socrate pour signifier que ce qu’il va supposer peut théoriquement être l’un ou l’autre : si l’acquittement était possible (et il s’en est fallu de peu), la condition qu’il imaginait, elle, on s’en doute, ne l’était pas, et les Athéniens le savaient avant même qu’il ne réponde par la négative  : l’absence de mort au prix du renoncement à ce qui constitue sa vie ne peut se justifier que par la croyance que la mort est un mal, et c’est précisément ce qu’il vient de réfuter.

Il va maintenant développer l’idée principale qui, comme je l’annonçais, touche à la problématique humaine essentielle. C’est en cela qu’elle fut perçue comme redoutable au point de conduire une majorité des 500 jurés à le déclarer coupable, et – après qu’il en aura une dernière fois souligné l’importance, cette fois d’une manière provocante – une majorité plus forte à le condamner à mort.

L’idée principale qu’il va exposer était ce qu’il y avait de plus difficile à entendre pour ceux dont la figure d’Anytos était la référence, la plus dangereuse pour la cité relativement à son mode de fonctionnement, en ce sens qu’elle touchait à l’objet –  elle l’est toujours.

Sa réponse négative à l’hypothèse qu’il vient d’émettre (sauver ma vie en cessant mon questionnement) est clairement exprimée  : « Je vous aime bien, Athéniens, mais je préfère obéir au dieu et je continuerai cette activité tant que j’aurai un souffle de vie. »(29 d)

L’explicitation prend la forme du récit : « À qui* je rencontrerai, je tiendrai mon discours habituel : « Ô excellent homme, alors que tu es Athénien, de la ville la plus grande et qui jouit de la plus grande réputation pour la science et la puissance, n’as-tu pas honte de chercher comment accroître le plus possible ce que tu possèdes, ta réputation et la considération qu’on te porte, mais s’agissant de la pensée, de la vérité et de la manière de rendre meilleure ton âme, de ne pas t’en soucier et de ne pas y penser ? »

*C’est la première marque de la généralisation, en ce sens qu’il n’envisage pas des cas particuliers – les riches par exemple – mais tous les citoyens, quels qu’ils soient. C’est bien une conception de l’être qu’il met en cause et non seulement par ce questionnement liminaire, mais encore par l’insistance :

« Et si quelqu’un de vous n’est pas d’accord et dit qu’il s’en soucie, je ne le lâcherai pas aussitôt et ne m’en irai pas, mais je l’interrogerai, je l’examinerai à fond, je le réfuterai, et s’il ne me semble pas posséder l’arétè*, alors qu’il dit la posséder, je lui reprocherai de tenir ce qui est réputé être plus important pour le moins important, et ce qui a le moins de pris pour ce qui en a le plus. »

*arétè indique les qualités à la fois physiques et intellectuelles par lesquelles l’individu devient un être accompli.  « Vertu » – traduction de EBL – peut avoir une connotation morale ou civique qui n’est pas pertinente en ce sens que les préoccupations que dénonce Socrate font partie des valeurs de la cité : le citoyen qui augmente son bien et veille à sa réputation (Anytos par exemple) n’est pas considéré comme non vertueux, bien au contraire. La traduction la plus proche de l’objet du questionnement socratique doit indiquer ce qui découle du mode de pensée le plus à même de mettre en cause le croire qu’on prend pour un savoir, donc la pensée critique, autrement dit, il ne s’agit pas de vertu morale ou civique, mais d’éthique (dérivé d’ethos = coutume, usage, manière d’être) qui n’existe pas dans le sens que nous lui donnons aujourd’hui. Je propose de laisser le nom grec tel quel.

La précision de l’étranger qui confirme la généralisation déjà évoquée [« Et je ferai cela avec qui je rencontrerai,  un jeune homme, un vieillard, un étranger, un citoyen, mais surtout vous, mes concitoyens, dont je suis plus proche par l’origine » ] indique que l’objet du questionnement est bien d’ordre ontologique.

Il ajoute : « C’est en effet ce qu’ordonne le dieu, sachez-le. Et moi, je pense que d’une certaine manière il n’y a pas de meilleur bien qui soit arrivé à la cité que mon aide* au dieu. »  – le nom hupèresia* désigne « l’aide apportée, le service ». EBL traduit  « (…)  que mon zèle à exécuter cet ordre » qui met la focale sur la manière alors qu’il s’agit de l’acte lui-même.

Avant d’aborder la question politique, Socrate va encore insister sur l’inversion du rapport habituel en disant à ceux qu’il soumet à son questionnement que « ce n’est pas des biens matériels que vient l’arétè, mais de l’arétè que viennent les biens matériels ainsi que toutes les autres bonnes choses et sans exception pour les êtres humains, en tant qu’individus ou en tant qu’État (…)  Eu égard à cela, dirais-je, Athéniens, laissez-vous persuader par Anytos ou par moi, acquittez-moi ou ne m’acquittez pas, mais dites-vous bien que je ne ferai pas autre chose, pas même si je dois mourir plusieurs fois. »(30 b)

Il va conclure ce point par une prédiction.

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