Ce qu’il va expliquer, c’est qu’il est, en tant que Socrate individu, une expression de la problématique humaine essentielle, un problématique si difficile à accepter par la collectivité qu’elle lui vaudra d’être condamné à mort.
Il vient de dire aux Athéniens : vous êtes persuadés de savoir ce qu’est la mort (l’âme immortelle dans les Enfers), mais en réalité vous ne le savez pas, personne ne le sait, et je vais vous dire plus encore : ce n’est pas moi qui vous dis que vous ne le savez pas, non, ce n’est pas moi, c’est vous-mêmes.
L’accusation elle-même l’a dit un peu plus tôt, à sa manière, sans bien s’en rendre compte, par la bouche non de Mélètos, l’homme de paille, mais celle d’Anytos, le politique influent, industriel et démocrate qui est à l’origine de la plainte contre Socrate et qui représente ceux qui ont matériellement le plus à perdre avec le questionnement socratique.
Au moment où nous en sommes de l’Apologie – 29 c – , on apprend en effet qu’Anytos a fait une déclaration que Socrate rappelle ainsi : « De sorte que, si vous m’acquittiez n’ayant pas cru Anytos qui vous a dit que soit il ne fallait pas pour commencer que je comparaisse ici, ou, puisque j’ai comparu, qu’il n’était pas possible de ne pas me tuer, disant devant vous que, si j’étais acquitté, vos enfants, appliquant ce que Socrate leur a enseigné seraient tous absolument détruits (…) » – l’idée principale qui finit la phrase sera examinée dans l’article suivant.
Ce qu’a dit Anytos aux 500 Athéniens est à la fois très simple et très complexe : le seul fait que la plainte ait été acceptée (elle contient la demande de mort) signifie la culpabilité de Socrate.
Ce qui veut dire que la décision de sa comparution est une évidence analogue à celle du flagrant délit, donc qu’un acquittement équivaudrait à la remise en liberté d’un criminel dont on sait qu’il ne peut que récidiver.
Simple dans l’analogie, complexe dans le sens, autrement dit le signe de ce qu’est la problématique. En d’autres termes, autant il est simple de savoir que l’âme est immortelle, autant il est complexe (et redoutable) de considérer que ce savoir n’est qu’une croyance.
Ce qui revient à dire que laisser vivre Socrate en tant que personnification de la problématique que construit son questionnement, c’est accréditer l’idée que ce qu’on sait de la mort n’est qu’une illusion de savoir, une simple croyance, donc il faut le tuer parce qu’en le tuant on tue la problématique.
Et s’imaginer qu’en supprimant le mode d’expression on supprime la problématique est la caractéristique du déni humain qui constitue la croyance elle-même.
Cette problématique majeure construite par le questionnement de la croyance – en l’occurrence religieuse, sociale – n’est pas constitutive de l’individu Socrate qui serait une anomalie comme peut l’être un criminel, elle est constitutive des Athéniens du 4ème siècle comme elle est la nôtre parce qu’ au-delà des variations historiques du mode d’expression du déni, elle est constitutive de l’être humain.
C’est ce que va confirmer la fin de la phrase « De sorte que si vous m’acquittiez… ».