Apologie de Socrate (10)

*L’article est un peu plus long que les autres.  Il a pour objet ce qui constitue l’essentiel de l’Apologie.

Comme celle d’Œdipe Roi (suite d’articles publiée en juillet 2025) la traduction proposée par l’édition bilingue EBL est celle d’une lecture qui n’est pas déterminée par la seule maîtrise (incontestable) de la langue, mais par des valeurs propres à un type de culture disons académique (cf. l’histoire de la peinture), à défaut d’être celles de l’auteur.

Après dikaios (article précédent), deinos.

Socrate est en train d’expliquer que l’important n’est pas la considération du risque de la mort, mais tenir son poste, qu’on l’ait choisi soi-même ou qu’on y ait été placé par celui qui est investi de l’autorité.

Il va illustrer ce principe par sa propre vie : comme il a fermement tenu son poste de soldat pendant la guerre du Péloponnèse, de même il tient fermement son poste de philosophe questionnant.

Il le formule de cette manière (je traduis toujours au plus près du texte) : « Donc, moi, je serais ayant accompli des « deina »*, Athéniens, si, lorsque m’ont assigné à un poste les chefs que vous aviez choisis pour me commander, à Potidée, à Amphipolis et à Délion, je suis alors resté ferme comme un autre là où il m’avaient placé –  et je risquais la mort – , et maintenant que c’est le dieu qui m’ a donné comme mission, comme je l’ai pensé et accepté,  de devoir vivre en philosophant, en m’examinant moi-même  et les autres, là, alors, par crainte de la mort ou de tout autre désagrément, j’abandonnerais mon poste ! » (28 e)

*l’adjectif deinos  (deina est une forme de neutre pluriel) signifie littéralement qui inspire la crainte ( verbe deidein = craindre – le dinosaure est un « « lézard qui inspire la crainte »), puis l’étonnement, d’où mauvais, malfaisant, funeste. EBL traduit le début de la phrase ci-dessus par « En agissant autrement [un ajout au texte], Athéniens, j’aurais donc été très coupable si… » [« coupable » traduisant « deina »]. Je propose : « Donc, moi, je serais ayant accompli des choses surprenantes, Athéniens, si etc.»

Loin d’être un détail, c’est au contraire déterminant quant au sens du discours.

Ce qui en jeu dans cet événement judiciaire,  c’est « coupable ou non coupable » selon les critères sur lesquels se fonde l’accusation, à savoir ce qui rend meilleur les jeunes gens (25 a…) et ce qui constitue la religion de la cité (27 b…), critères que Socrate ne respecte pas, disent les accusateurs, et c’est pour ça qu’il mérite la mort.  

Outre que « coupable » de la traduction de l’EBL n’est pas attesté pour deinos dans le dictionnaire Bailly de référence, il est un élément de l’alternative « coupable-innocent » qui, si elle est celle du tribunal, n’intéresse pas Socrate.

La problématique qu’il construit n’est pas déterminée par ces critères qu’il est accusé de ne pas respecter (le dialogue Mélètos sert à les évacuer), mais elle se développe à partir du principe de cohérence relative à la décision soit de l’individu soit de ceux qui ont une autorité reconnue (en l’occurrence les chefs militaires).

C’est ce que signifie l’analogie qu’il établit entre l’assignation venant des chefs militaires et celle venant de la divinité, mais c’est une analogie sciemment fausse : à la différence du supérieur militaire, le supérieur oraculaire ne lui assigne aucune mission en déclarant qu’il est « le plus savant ». C’est lui, Socrate, qui décide de se lancer dans l’entreprise/mission de vérification.

Ce qu’il dit, et c’est la problématique du discours : quelle que soit l’origine du message d’assignation, ce qui compte c’est ce qu’en fait celui à qui il est adressé. En d’autres termes, il y a identité de valeur entre une injonction extérieure, et l’injonction intérieure,  entre ce qu’ordonne l’autorité reconnue et ce qu’ordonne sa conscience – elle contient le daïmôn, j’y reviendrai.

C’est alors qu’il précise l’objet du « savoir que je ne sais pas » : « C’est cela [abandonner mon poste de philosophe} qui serait étonnant, et c’est alors avec justesse qu’on me traduirait en justice au motif que je ne reconnais pas l’existence des dieux, en désobéissant à la prophétie, en craignant la mort et pensant être savant en ne l’étant pas. » (29 a)

Nous y sommes : ce que Socrate sait qu’il ignore,  c’est la mort, et c’est ce qu’il précise encore, et en insistant, au cas où les citoyens qui l’écoutent n’auraient pas bien compris – c’est, comme je l’annonçais, le cœur du discours : « En effet, le fait de craindre la mort, citoyens, est-ce autre chose que sembler être savant alors qu’on ne l’est pas ? C’est en effet savoir ce qu’on ne sait pas. En effet, personne ne sait ce qu’est la mort ni si elle n’est pas pour l’homme le plus grand des biens, mais on la craint pensant savoir avec certitude qu’elle est le plus grand des maux. Et comment cette ignorance n’est-elle pas la plus répréhensible qui consiste à croire qu’on sait ce qu’on ne sait pas ? Et moi, citoyens, c’est sans doute en cela que je diffère de la plupart des hommes, et si je disais être plus savant que quelqu’un ce serait en ceci que, ne sachant pas très bien ce qu’il en est au sujet de l’Hadès [le monde de l’en-dessous], eh bien je crois ne pas le savoir. Mais agir de manière qui ne convient pas et ne pas obéir à celui qui est le meilleur, qu’il soit un dieu ou un homme, je sais que c’est mauvais et que ça ne convient pas. Donc de préférence à des choses mauvaises dont je sais qu’elles sont mauvaises [abandonner son poste], jamais je ne craindrai ni ne fuirai les choses dont je ne sais pas si elles se trouvent être des bonnes choses [la mort]. » (29 b)

C’est le cœur du discours en ce sens qu’il est la mise en cause de ce qui est alors pour ses concitoyens la certitude d’un savoir : les Athéniens savent ce qu’est la mort : la dissociation du corps et de l’âme qui va rejoindre le monde de l’en-dessous où elle comparaîtra devant les trois juges  (Minos, Eaque et Rhadamanthe) avant d’être envoyée dans le Tartare si elle a été mauvaise, où accueillie dans les Champs-Élysées si elle a été bonne. Or, ce que leur dit Socrate, c’est qu’on n’en sait rien, et, pire encore, que savoir qu’on n’en sait rien est sa spécialité reconnue la meilleure par la divinité.

Autrement dit l’autorité religieuse du savoir devient l’autorité philosophique du non savoir. (C’est, relativement à la liberté, le même type de problématique dans Antigone et Œdipe Roi de Sophocle).

En quoi ça nous concerne ?

Ça nous concerne en tant que nous sommes exactement dans la même situation, avec cette particularité que le christianisme aboutit à  une configuration inverse du rapport entre mort et savoir :  malgré le paradis, le purgatoire, l’enfer et la bonne nouvelle (évangile) de la résurrection du corps,  la doctrine chrétienne conduit à faire de la mort une inconnue [elle est absente de l’enseignement dans la société laïque, alors qu’elle était présentée en tant que savoir dans la société théocratique] parce que cette résurrection (étrangère à la croyance grecque) oblige à rejeter la démarche du savoir qui ne peut que l’invalider : la résurrection du corps se heurte en effet à un impossible scientifique validé par l’impossible  présentation publique du Jésus ressuscité qui a pour fonction de déplacer le problème dans le champ du croire.

Autrement dit, le discours de Socrate est pour la croyance grecque aussi « impie » que celui de l’athée pour la croyance chrétienne.

La condamnation à mort de l’un et de l’autre individus est le moyen supposé anesthésier la pensée collective.

Socrate le sait.

C’est ce qu’il va expliquer.

Laisser un commentaire