Apologie de Socrate (8)

C’est beaucoup demander, disais-je à propos de la reconnaissance de son conditionnement par celui qui est concerné.

Je pense à la séquence de tribunal du film de Nicholas Ray Party Girl ( 1960 – traduit par Traquenard) dans laquelle l’avocat Tom Farell  (interprété par Robert Taylor) défend un criminel mafieux dont la culpabilité est manifeste. S’adressant aux jurés en désignant l’accusé, il commence sa plaidoirie par cet inattendu stupéfiant « Vous avez devant vous un homme mort ». Il leur montre alors les coupures de presse qui, depuis des jours, annoncent la condamnation de son client. Les jurés voteront pour l’acquittement, mais le réalisateur prend soin de souligner par la réaction du juge qu’il s’agit d’un scénario invraisemblable.

Ici, il s’agit du réel d’une accusation intentée par trois hommes. Socrate la rappelle devant ses juges : « Socrate, disent-ils, agit illégalement en corrompant les jeunes gens, en ne reconnaissant pas les dieux que reconnaît la cité mais d’autres divinités différentes. »

Il avait 70 ans, était marié depuis une vingtaine d’années et père de trois enfants. Avant ce mariage tardif, il avait vécu de manière intense et diverse une bisexualité principalement homosexuelle et pédérastique, fréquentant les gymnases* et les palestres où les jeunes garçons pratiquaient leur sport, nus, comme c’était alors l’usage. (*de gumnos, nu)

La relation amoureuse d’un homme avec un jeune garçon – qui dépasse la seule sexualité – était considérée comme l’expression la plus raffinée de l’amour, du moins par la partie de la société dont le Banquet –  Platon l’écrivit vers 385 – fournit une illustration : des financiers, des riches bourgeois intéressés par la philosophie sont réunis pour écouter le récit d’un débat sur l’amour auquel ont participé notamment Socrate, Aristophane et Alcibiade.

L’accusation de corruption ne portait pas sur ce type de relation – elle était aussi celle des dieux (cf. Zeus et Ganymède) – mais sur l’art et la manière de remettre en cause les certitudes (cf. article 7). L’accusation mentionnait les jeunes gens sans distinction alors que ceux qui suivaient Socrate étaient principalement ceux des familles les plus aisées, aristocratiques et, pour les plus connus, hostiles à la démocratie (Platon, Critias, Alcibiade, Charmide…)

Quant à la dimension politique, absente de la formulation de l’acte d’accusation, elle était forcément présente dans les mémoires, cinq ans après l’épisode de la dictature – j’y reviendrai.

Socrate va d’abord répondre à cette accusation de corruption  (le premier sens du verbe utilisé, diaphtheirein, est détruire), puis à celle de la mécréance en interrogeant Mélètos – la loi autorisait l’accusé à interroger l’accusateur qui était obligé de répondre – selon sa méthode habituelle qui consistait à examiner la pertinence d’une affirmation en poussant son interlocuteur dans ses derniers retranchements.

Ce qui donne : si Mélètos m’accuse de corrompre les jeunes gens, c’est qu’il est compétent dans le domaine de l’éducation, et s’il sait qui corrompt, moi en l’occurrence, il sait forcément qui rend meilleur.

Méltos, coincé par la rigueur du raisonnement, est conduit à affirmer que tous les Athéniens sont capables de rendre meilleurs les jeunes gens, à l’exception du seul Socrate.

Puis, à se contredire quand, dans le feu de l’interrogatoire, il accuse Socrate en même temps d’athéisme – c’est ce dont il est manifestement convaincu – et de croire en d’autres divinités que celles de la cité.

La question que pose ce long interrogatoire est celle de son efficacité. Les explications qui suivent indique que Socrate savait qu’elle serait nulle, en regard de l’importance des calomnies dont il a souligné l’ancienneté et la malignité.

Ce mode de questionnement que découvraient la plupart des jurés, ici d’une ironie cinglante, représentait l’enjeu réel du procès dissimulé sous le libellé de l’accusation, un non-dit parce qu’indicible qui se révèlera peu à peu.

Si le procès n’était pas joué d’avance comme il l’est dans les dictatures, le discours que Socrate prononça pour sa défense joua contre lui parce qu’il signifiait ce qui était plus ou moins confusément perçu par la cité comme un danger existentiel.

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