Apologie de Socrate (7)

Les ennuis commencent à partir du moment où la perception d’une menace existentielle pour la collectivité franchit un seuil imprévisible. Le processus est long, souterrain, d’autant plus insidieux qu’il échappe à la conscience des individus. C’est ce que Socrate tente d’expliquer sans se bercer d’illusions : la probabilité qu’il parvienne à convaincre les 500 citoyens-jurés qu’ils ont été conditionnés pendant des années est très faible.

D’autant que ce qui est en jeu touche au besoin du verbe croire, que ce verbe est souvent confondu avec savoir et qu’il va leur demander de le considérer en quelque sorte sans complément d’objet. Alors que la tendance spontanée pousse à demander « savoir quoi ? », il leur annonce, comme s’il s’adressait à un aréopage de philosophes en séminaire, qu’il est plus savant en tant qu’il sait qu’il ne sait pas. Il n’est pas difficile d’imaginer la contrariété qu’apporte cette déclaration au besoin de la réponse.

La même contrariété qu’ont pu éprouver les poètes et les artisans qu’il a interrogés à la suite des politiques. Eux aussi, constate-t-il, croient disposer d’un savoir qu’ils n’ont pas en ce sens qu’il concerne ce qui est au-delà de leurs compétences, maîtrisées (pour les artisans) ou pas (pour les poètes dont Platon dit qu’ils composent sous une emprise divine = enthousiastes), et que Socrate appelle les choses les plus importantes (22 d), sans préciser ce qu’elles sont.

Le résultat est catastrophique :

–  « De cette enquête, Athéniens, sont nées de nombreuses animosités contre moi, très malveillantes et très puissantes au point qu’elles ont suscité de nombreuses calomnies et créé cette réputation que je suis savant. »

– « À chaque fois ceux qui sont présents croient que je suis moi-même savant des choses que je réfute. »

– « Je continue encore à effectuer cette recherche allant çà et là (…) Du fait de cette occupation qui me prend tout mon temps, je n’ai pas le loisir de faire pour la cité quelque chose qui vaille la peine qu’on en parle, ni pour mes propres affaires, mais je suis dans une grande pauvreté à cause du service du dieu*. »

*Dans quelle mesure l’argument du « service du dieu » était-il pertinent ? La réponse de l’oracle (Socrate est le plus savant) n’était associée à aucune mission de vérification et l’entreprendre établissait entre lui et les autres un rapport de plus et moins forcément conflictuel. Même s’il avait le dieu derrière lui, c’était lui qui décidait des critères.

« En plus, les jeunes gens qui m’accompagnent – ce sont ceux qui ont le plus de loisir, les fils des plus riches – viennent d’eux-mêmes, se réjouissent en écoutant les hommes examinés, m’imitent souvent eux-mêmes ; ensuite, ils se mettent à examiner d’autres personnes ; et puis, je le présume, ils trouvent en abondance des hommes qui croient savoir alors qu’ils savent peu ou rien du tout. De là vient que ceux qui sont examinés éprouvent de la colère contre moi, mais pas contre eux, et ils disent qu’il y a un certain Socrate, un très sale bonhomme qui corrompt les jeune gens. » (23 c d)

C’est de tout cela, dit-il, que vient la plainte déposée maintenant par les trois hommes qui représentent les poètes (Mélètos), les hommes politiques (Anytos) et les orateurs (Lycon), « De sorte que – c’est précisément ce que je disais au début de mon discours – je serais étonné si je pouvais écarter de vous une telle calomnie en si peu de temps [les quelques heures du procès] alors qu’elle est devenue aussi importante. »(24 a)

Il achève cette première partie par un argument qui signifie cette difficulté : il sait, dit-il aux juges, que son discours qui dit la vérité suscite leur haine contre lui pour les mêmes raisons que celles qui lui ont valu cette inimitié, ce qui, conclut-il, constitue bien la preuve de leur conditionnement.

Pour que les juges acceptent l’argument, ils doivent décider en même temps que la vérité de Socrate n’est pas une ruse de la rhétorique qui constitue une partie de l’accusation et qu’elle est une vérité objective.

C’est beaucoup demander.

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