Il commence par tenter de désamorcer la réaction violente que suscitera sans doute ce qu’il va révéler :
« Maintenant, Athéniens, ne vous récriez pas contre moi, si ce que je dis vous semble énorme. »
Il raconte alors qu’un de ses amis s’étant rendu à Delphes « a osé [tolmân = avoir le courage, l’audace… ici, le culot de] consulter l’oracle quant à ceci… [et, une nouvelle fois, Socrate demande aux jurés de ne pas pousser des cris ]… oui, il a demandé si quelqu’un était plus savant que moi. »
On imagine facilement le moment d’incrédulité, dans le genre, il ne va tout de même pas nous dire que… : « Eh bien, la Pythie* a répondu que personne n’était plus savant. » (21 a)
*La Pythie est la jeune fille vierge choisie pour être le médium d’Apollon dans son sanctuaire de Delphes. Elle procède à des fumigations, puis s’installe sur un trépied dans l’adyton (lieu inaccessible aux profanes) près d’une crevasse d’où s’élèvent des vapeurs qui produisent une sorte de transe en même temps qu’elle prononce des paroles incompréhensibles qu’interprètent alors des prêtres du dieu. Ce qui caractérise la réponse est évidemment l’ambiguïté. Là, pas du tout. Et si, précise Socrate, cet ami (Chéréphon, un personnage connu pour son originalité) est mort, son frère est présent qui peut en témoigner.
L’oracle de Delphes était un composant important de la religion. Donc, la référence était très forte, mais elle pouvait aussi sembler présomptueuse en ce sens qu’elle instituait Apollon comme garant de sa maîtrise de ce qu’il a appelé la science propre à l’homme – d’où les précautions oratoires.
Socrate n’expliquera pas ce qui la constitue autrement que par défaut, c’est-à-dire ce qu’elle n’est pas.
« Ayant entendu cela, je réfléchis ainsi en moi-même : enfin, que veut dire le dieu et que dit-il à mots couverts ? Moi, en effet, j’ai conscience de n’être savant ni peu ni prou ; que dit-il donc en déclarant que je suis le plus savant ? Car il ne peut pas mentir, la loi divine ne le lui permet pas. » (21 b)
En résumé : le dieu dit que je suis le plus savant, or je n’ai pas la moindre conscience d’être savant, donc la science propre à l’homme est de savoir qu’il ne sait pas.
Et à la question que, cette fois, il ne pose pas à la place des jurés mais qui est implicite « Mais tu ne sais pas quoi ? Dis-nous ce qu’est ce que tu ne sais pas», il va répondre par le questionnement du savoir prétendu.
« Et longtemps, je fus dans l’incertitude de ce qu’il voulait dire. Et puis, avec peine, je me décidai résolument à examiner le problème ainsi : je me rendis auprès d’un homme parmi ceux qui ont la réputation d’être savants, en me disant que là, ou alors nulle part, je réfuterais la prophétie et déclarerais à l’oracle : cet homme est plus savant que moi, et toi tu as dit que c’était moi. » (20 b c)
On est au cœur de la problématique.
Socrate ne précise pas l’objet de la science de cet homme – « un de nos politiques » dit-il sans le nommer – parce que le savoir dont il s’agit n’est pas une compétence particulière, mais il est d’ordre ontologique, en ce sens qu’il est constitutif de l’être de cet homme qui est donc non un savant mais un sachant.
Il est un sachant comme Lachès est sachant quand il définit ce qu’est le courage avant même de se poser la question (cf. Désarroi et dialectique – 02/02/2026).
C’est le cœur de la problématique et le début des ennuis.