Une des questions que pose le procès est celle de la possibilité réelle de l’acquittement – un déplacement de trente voix aurait suffi, indique Socrate après que le verdict a été rendu. Autrement dit, qu’est-ce qui fut déterminant dans ce procès qui portait non sur des faits matériels, tangibles, mais sur l’immatériel que sont les idées, et qui impliquait la peine de mort ?
Il y a là 500 jurés (j’arrondis dans l’incertitude des calculs qui peuvent faire hésiter entre 501 et 502 – ce qui n’a aucune importance) tirés au sort parmi les 6000 citoyens eux-mêmes tirés au sort et qui constituent le vivier de la gestion politique d’Athènes pour une année. Des gens ordinaires qui ont en commun d’être des hommes – les femmes n’ont pas de droits politiques – et athéniens – les esclaves et les métèques, l’équivalent des immigrés, sont également exclus. Ils doivent se prononcer dans la journée sur la culpabilité ou l’innocence d’un homme âgé de 70 ans, accusé non d’un quelconque acte délictueux, mais – si on essaie de repérer ce qu’il y a derrière la formulation de l’accusation [« ne pas respecter les dieux de la cité, en introduire de nouveau et corrompre les jeunes gens (par un discours) »] de quoi exactement ?
L’homme qui est devant eux, ils le connaissent pour l’avoir vu – peut-être écouté – tous les jours discuter sur la place publique, près des étals des marchands, des artisans, dans les rues, comme il le leur rappelle au début de son discours (17 c, d). Il est petit, gros, laid (cf. le portrait qu’en dresse Alcibiade – qui était amoureux de lui – dans le dialogue intitulé Le Banquet –215), s’habille n’importe comment, va pieds-nus, est capable de rester planté, là, immobile, debout, en méditation… Un marginal qui n’exerce plus de métier depuis qu’il a décidé de ne plus tailler la pierre comme son père (Sophroniskos), qui n’est intéressé ni par l’argent ni par les objets et, comme on le sait, s’emploie à accoucher les esprits (maïeutique) comme sa mère (Phainarétè) avait aidé à accoucher les corps. Ne plus construire une forme quasi immuable à coups de maillet et de ciseau, mais faire émerger une existence.
Il va leur poser la question qu’ils doivent se poser à eux-mêmes : « Quelqu’un parmi vous demanderait peut-être : mais, Socrate, quelle est ton occupation ? D’où te viennent ces calomnies ? Il n’y en aurait sans doute pas si tu ne faisais rien de plus extraordinaire que les autres, et puis, il n’y aurait pas une telle rumeur, un tel discours si tu ne faisais pas quelque chose d’une autre nature [alloion] que ce que fait la plupart. »
Une autre nature, tel est peut-être bien le problème essentiel qui peut expliquer le résultat aussi serré de ce premier vote (culpabilité ou innocence).
S’il affirme ne pas posséder la science éducative dont se réclament les sophistes qu’il vient d’évoquer, il assure en revanche qu’il dispose d’une certaine science (…) celle qui est probablement la science propre à l’homme ».
Que pouvaient comprendre les citoyens-jurés ? Si la science des sophistes était facile à identifier – un enseignement – quelle pouvait être la science qui concerne l’homme ? Et puis, d’où pouvait-il en avoir acquis la maîtrise ?
L’explication que va fournir Socrate n’arrange rien.