Les accusateurs qu’il estime les plus dangereux, explique-t-il aux jurés, ne sont pas les trois hommes qui ont déposé la plainte, mais ceux qu’il n’est pas possible de nommer – à une exception – parce qu’il s’agit d’un discours insidieux, martelé depuis des années, qui a donc imprégné les esprits désormais convaincus que Socrate est un danger public, en ce sens qu’il met en cause la religion et pervertit la manière « normale » de penser (18 b, c, d).
Lorsque j’enseignais Diderot en classe de première, je demandais aux élèves s’ils avaient une idée de ce qui pourrait expliquer qu’il ait été emprisonné (trois mois) pour avoir écrit (1749) la « Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient ».
Ils ne « voyaient » pas. Je précisais qu’il fallait chercher du côté de la morale. Ils ne voyaient toujours pas, parce que, pour eux, la morale se situait dans la sphère de la transcendance, donc sans lien avec la matérialité du corps. L’hypothèse qu’un aveugle de naissance puisse avoir une conception différente du bien et du mal parce qu’il est privé du sens de la vue n’allait pas de soi. Je ne suis pas sûr que la perception du problème soit beaucoup plus nette aujourd’hui.
Socrate avait été tourné en ridicule dans Nuées (Nephélaï), une comédie d’Aristophane.
Aristophane, contemporain de Socrate, détestait les politiciens, les démagogues, la guerre dont il les rendait responsables et sa critique – sur le mode de l’ironie et de l’humour au vitriol – visait ce qu’il percevait comme une déliquescence du respect des valeurs. Quelque chose dans le genre « tout fout le camp » à replacer dans le contexte de la guerre, entre Athènes et Sparte, dite « du Péloponnèse », une guerre longue (431-404) et dévastatrice pour les plus démunis – en particulier les paysans obligés de venir se réfugier en ville dans des conditions de vie très précaires – alors que d’autres en tiraient des bénéfices. Il semble que ce type de situation n’ait pas été limité à cette période ni à cette région du monde.
Nuées fut représentée en 423, un an après une trêve d’un an conclue avec Sparte.
La guerre n’étant plus au premier plan de l’actualité, Aristophane dénonça dans sa comédie ceux qui, en amont, étaient les responsable intellectuels de la déliquescence, les sophistes.
Les sophistes (les plus connus : Protagoras, Gorgias, Prodicos, Hippias… n’étaient pas athéniens) enseignaient à Athènes la rhétorique à ceux des jeunes gens dont les parents pouvaient payer les leçons. Un art de parler dénoncé (par Socrate en particulier – avec l’exception notable de Protagoras) pour sa dimension formelle, artificielle, sa maîtrise du langage sans préoccupation de formation à la vertu citoyenne. Autrement dit, l’apprentissage d’une technique qui permettait de soutenir n’importe quelle thèse et son contraire.
Ce que dénonçait Nuées, c’était l’entreprise de sape des sophistes qu’Aristophane incarne, dans le registre de la comédie, par Socrate, caricatural non seulement par sa pratique du langage, mais, et surtout, par son rejet des dieux du panthéon grec.
Ce qui faisait « fonctionner » cette représentation faussée du Socrate réel, c’est qu’elle apparaissait plus ou moins confusément comme une expression de ce qui constitue toujours le danger le plus grave pour les sociétés, surtout la société théocratique, à savoir le matérialisme : si cette philosophie (la matière comme explication du monde) n’était pas celle de Socrate (elle était plus ou moins explicite dans la pensée de ceux qu’on appelle les présocratiques – elle était celle de Diderot), elle était (et est encore) la cible privilégiée en tant qu’elle était (et est toujours ) fortement déstabilisante… comme était, pour d’autres raisons, tout aussi déstabilisante la démarche socratique, d’où l’amalgame.
Voici comment Socrate résume (à la manière d’une accusation officielle) la calomnie qui le poursuit depuis des années : « Socrate agit illégalement et il s’occupe indûment à rechercher les choses [= ce qu’il se passe] sous la terre et dans le ciel, à rendre la parole inférieure supérieure et à enseigner ces mêmes choses à d’autres. C’est à peu près cela. Et c’est cela que vous avez vu vous-même dans la comédie d’Aristophane, un Socrate porté tout autour de la scène déclarant qu’il se promène dans les airs et débitant une série d’autres niaiseries auxquelles je n’entends rien, ni peu ni prou. » (19 b)
La caricature ne visait pas le Socrate réel qui ne se préoccupait pas de cosmologie, mais un mode de pensée aussi dérangeant pour les individus et la collectivité que pouvait être, sans doute plus que sa pensée elle-même, le mode de vie, la manière d’être d’un homme que connaissaient les Athéniens pour le rencontrer quotidiennement en ville.
Et c’est bien cette accusation que reprendront, vingt-quatre ans après la première représentation de la pièce (elle n’obtint que la troisième place au concours des Grandes Dionysies), les trois accusateurs qui demanderont la peine de mort, signe de l’importance du danger que représentait cette vie matérielle (j’y reviendrai) pour l’ordre moral.