La vérité.
Socrate conclut son introduction avec deux adjectifs employés seuls et au neutre pluriel, ce qui en fait des noms : le premier, indéfini, dikaia* (« des choses justes »), le second combiné à un article talèthè (« les choses vraies = la vérité ») en demandant aux juges de « considérer ceci et d’y appliquer votre attention, à savoir si je dis des choses justes [dikaia] ou pas ; car c’est ce qui constitue la qualité du juge [distinguer ce qui est juste de ce qui ne l’est pas], celle de l’orateur étant de dire les choses vraies. [talèthè] » (18 a)
*L’adjectif dikaios signifie « conforme aux convenances, au droit », et, au neutre pluriel précédé de l’article, le droit. Comme il est utilisé ici sans l’article, il a la résonance des deux significations (les convenances et le droit).
Il s’agit donc de savoir si la vérité qu’exposera Socrate sera jugée conforme ou pas… mais à quoi exactement ?
Un peu plus tôt, à propos du langage qu’il allait utiliser, il disait (cf. article précédent) qu’ « il croyait* justes les choses qu’il disait. »
* Le verbe utilisé (pisteuein) signifie la confiance accordée ; la traduction la plus exacte serait, dans l’explicite et l’implicite : je me fais confiance pour dire (sans recourir aux artifices de la rhétorique) des choses conformes à la vérité que je promets de dire, sachant que cette vérité est celle de ma vie – les chefs d’accusation ne visaient pas des faits particuliers mais son mode de vie.
On touche là à un élément fondamental de la philosophie de Socrate : l’identité entre la parole et la vie : son langage dans le tribunal sera le même que le langage de sa vie hors tribunal, il n’y a pas de différence de vie et d’expression entre l’homme qui comparait et l’homme hors-comparution.
Cette identité permet de répondre à la question implicite du premier article : comment être sûr que le texte de Platon qui est une reconstruction du discours de Socrate est conforme à celui qu’il a prononcé au tribunal ?
Qu’il ait assisté au procès, qu’il ait écrit l’Apologie peu de temps après, que les témoins encore vivants et nombreux puissent être une garantie de vérité, tout cela ne suffit pas. Ce qui est déterminant, c’est la vérité de Platon.
Il avait 19 ans quand il commença à fréquenter Socrate, il en avait 28 au moment du procès et la quasi-totalité de ses textes sont des dialogues dans lesquels intervient Socrate dont la recherche de la vertu passe par celle de la cohérence. Comment son Apologie pourrait-elle ne pas être celle de celui qui fut son maître ? Il ne s’agit pas de l’exactitude des mots – l’Apologie était écrite pour des lecteurs qui connaissaient l’issue – mais de celle de la démarche questionnante de Socrate.
Ce qui sera déterminant dans le discours qui va suivre, c’est précisément le questionnement de l’objet du conforme.
C’est ce qui conduit Socrate à distinguer deux types d’accusateurs.