Armande partie, reste la question posée : l’accord des parents.
Deux vers pour dire l’essentiel :
Clitandre
(…) Mais puisqu’il m’est permis [de parler à vos parents], je vais à votre père,
Madame…
Henriette
Le plus sûr est de gagner ma mère ; (…)
L’information apportée par Henriette – c’est ma mère qui commande – et la manière dont elle est donnée – l’interruption du discours de Clitandre – intègrent dans la problématique du féminisme, telle que Molière la présente depuis le début, la question de l’épouse-femme-savante (« Notre mère… que du nom de savante on honore en tous lieux ») et du désir de la cadette qui n’est pas, comme celui de l’aînée, d’être savante comme la mère, mais « « d’attacher à soi… un homme qui vous aime et soit aimé de vous ».
Dans le schéma classique – il a la vie dure – , l’autorité familiale est l’apanage du mari, puisque, n’est-ce pas, la pensée et la raison sont masculines, la sensibilité et les émotions, n’est-ce pas, féminines.
Molière va utiliser le couple Henriette-Clitandre pour rejeter le schéma.
Dans le cadre de la relation amoureuse, la jeune fille interrompt (=masculin) le discours du jeune homme, un discours qui s’annonce lyrique et sensible (= féminin), de grand style (Il m’est permis… Madame), par un simple énoncé pragmatique (= masculin) : suggérant plus qu’elle ne dit et renvoyant ainsi à un concret domestique à la résonance plutôt comique, l’interruption crée ainsi un rapport de complicité entre elle et lui, pour ce qui suit :
Mon père est d’une humeur à consentir à tout,
Mais il met peu de poids aux choses qu’il résout ;
Il a reçu du Ciel certaine bonté d’âme
Qui le soumet d’abord [immédiatement] à ce que veut sa femme ;
C’est elle qui gouverne, et d’un ton absolu
Elle dicte pour loi ce qu’elle a résolu.
Pour le père, deux vers (Mon père est d’une humeur… ) qui coulent comme un filet d’eau, puis un euphémisme (bonté d’âme) pour adoucir la réalité crue (qui le soumet d’abord).
Pour la mère, la mise en relief d’une personnalité forte (C’est elle qui) pour l’exercice d’une puissance (gouverne, absolu, dicte, loi, résolu) qui évoque la tyrannie.
Molière bouscule donc le schéma traditionnel – homme/mari dominant, femme/épouse dominée – en construisant deux couples : celui du père et de la mère qui en est l’inversion (la femme domine l’homme), et celui d’Henriette et Clitandre qui rejette et le schéma et son inversion par un équilibre « masculin/féminin » apaisé. Un discours dialectique.
Le féminisme incarné par Armande (cf. fin article 7) et sa mère n’est donc pas une réponse adéquate au schéma habituel qui n’est pas non plus adéquat aux rapports humains.
La suite de la scène installe un peu plus cet équilibre via la présentation du personnage-révélateur de la problématique du féminisme (comme Tartuffe l’est de la problématique de la religion) : Trissotin.
Il est ici à la mère ce que, dans l’autre pièce, Tartuffe est au père, à savoir un substitut de pouvoir, l’expression d’une fragilité – non de personnages de théâtre, sans intérêt – mais de la société humaine dans ses représentations du masculin et du féminin.