L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (8)

A propos de « Je crois qu’il s’éloigna – virgule », (article précédent) je soulignais un illogisme, indiquant ainsi un mode de lecture en quête de vraisemblance rationnelle. Dans le même article, à propos de la ponctuation de Blanchot, j’évoquais la précision de la touche de peinture. Mais, si l’illogisme est pertinent, si la référence à la peinture l’est aussi, n’y a-t-il pas une contradiction entre les deux, dans le sens où, par exemple, l’impression (soleil levant, entre autres)met en jeu tout autre chose que la vraisemblance et la rationalité ?

C’est la réflexion que produit la lecture de la phrase suivante : « C’est dans le bois épais que tout à coup, et après combien de temps, il retrouva le sens du réel. » (12)

La question est la suivante : si, comme il est facile de le comprendre, le jeune homme qui vient de vivre ce qui était son dernier instant, se trouve désormais dans l’ état second résultant de l’indescriptible évitement de sa mort vécue  – ce qu’exprime le « sentiment de légèreté » –, est-ce que « Je crois qu’ils s’éloigna – virgule » n’est pas, dans la démarche de reconstruction, et comme la touche précise de couleur d’incertitude, une manière de rendre compte de cet état débranché du réel ?

Mais, lire ce texte comme un tableau, autrement dit évacuer tout ce qui pourrait être copie du réel, implique une coupure avec le réel qu’il raconte.

Quand, par exemple, je regarde une des nombreuses Montagne Sainte-Victoire de Cezanne (il ne mettait pas d’accent), peu importe que j’aie vu ou pas la montagne réelle. Plus exactement, s’il est intéressant de l’avoir vue pour construire la problématique du fait de la peinture –  intéressant mais non indispensable –  c’est pour confirmer que ce que peint Cezanne n’est pas la montagne. Pas indispensable non plus d’avoir regardé une photo de Dora Maar pour lire un des tableaux de Picasso intitulés Portrait de Dora Maar.

Dans cette phrase (« C’est dans le bois épais que tout à coup, et après combien de temps, il retrouva le sens du réel. ») « manquent » deux ponctuations : une virgule après « que » et un point d’interrogation après  « temps » (cf. « le sais-je » article 4). Autrement dit, Blanchot a supprimé des traits de contour. « Tout à coup » est d’intensité moindre qu’un « tout à coup entre virgules » et la question du temps n’en est pas une. Manière de signifier la transition entre l’effet de la mort et la reconnexion du « sens du réel » ?

La différence avec la Sainte-Victoire et Dora Maar, c’est qu’il ne s’agit pas d’un objet/support – parmi tant d’autres –  du regard du peintre, mais d’un événement précis, daté, inscrit dans la biographie et dans la chair de l’écrivain : je lis un récit où agissent non des personnages mais des personnes, et dans un lieu réel.  

Ce que découvre le jeune homme retrouvant le « sens du réel », ce sont des incendies généralisés (une suite de feu continu)… et « Un peu plus tard, il apprit que trois jeunes gens, fils de fermiers, bien étrangers à tout combat, et qui n’avaient pour tort que leur jeunesse, avaient été abattus. » (13)

C’est bien ça, le problème : faire coïncider la vraisemblance imposée par le réel décrit, historique, de l’événement, avec la reconstruction. Les incendies, les trois fusillés et l’information associée, tout cela est nécessairement inscrit dans une durée que ne peut pas abolir « retrouva le sens du réel » : « combien de temps », « un peu plus tard » entrent, mais difficilement, dans la reconnexion avec le réel. Comme un peu plus tôt, les paroles – « normales » ? –  retranscrites du « lieutenant nazi » qui parle un « français normal » : « Voilà à quoi vous êtes parvenu. » (10)

Comme si Cezanne collait la photo d’un randonneur sur sa montagne ou si Rimbaud précisait la tribu des Peaux-Rouges de son Bateau ivre.

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