« Faut-il prendre l’époque au sérieux ? ».
Tel était l’intitulé des débat des Matins (France Culture – 15/01/2026). G. Erner avait invité Laelia Véron, enseignante-chercheuse en stylistique et langue française à l’université d’Orléans, et Raphaël Llorca, essayiste et communiquant.
Tous les trois ont réussi le tour de force de parler d’humour et d’ironie pendant quarante minutes sans jamais définir l’un et l’autre, comme si les deux mots qu’ils ont employés sans distinction étaient synonymes.
Cette confusion conduit ainsi l’enseignante-chercheuse – manifestement de gauche – à assurer que l’humour n’est pas, comme on le croit généralement, un marqueur de gauche mais peut être aussi pratiqué par l’extrême-droite.
Ce n’est pas anodin.
Dire que l’humour peut être un mode d’expression d’extrême-droite revient à lui ôter implicitement ce qui constitue son essence, à savoir l’obsession de l’identité.
L’exemple qu’elle a pris en fin d’émission permettra de comprendre.
Il s’agit du célèbre texte de Montesquieu (De l’Esprit des Lois – Livre 15 – ch.5) intitulé « De l’esclavage des nègres » présenté par elle comme ironique et dont elle dit qu’il a pu être compris au premier degré, c’est-à-dire comme une apologie de l’esclavage alors qu’il en est la critique : il y a là une contradiction, en ce sens que ce qui lui confère une ambiguïté possible est précisément l’humour.
Bergson explique très bien que l’humour consiste à décrire le réel comme s’il était l’idéal, alors que l’ironie est le procédé inverse qui consiste à décrire l’idéal comme s’il était le réel.
L’humour s’exprime donc de manière sobre (comme le simple constat du réel) alors que l’ironie a besoin de rhétorique (comme le discours de l’idéal).
Quand Montesquieu écrit « Ceux dont ils s’agit [les esclaves africains] sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête » il décrit le réel : les Africains sont noirs. Autrement dit, il s’agit d’une simple dénotation.
La problématique est celle du pourquoi ? et pour quoi ? de cette dénotation.
Le raciste la prononce comme une preuve (d’infériorité, voire de non-humanité) parce que le critère (de supériorité, d’humanité) est, pour lui, le blanc.
L’antiraciste peut la prononcer pour en signifier l’absurdité… mais seulement devant des personnes pour qui la hiérarchie des couleurs et la notion de race sont des non-sens. D’où la possible ambiguïté.
Ce qui permet de savoir que la phrase de Montesquieu ressortit à l’humour – et non à l’ironie qui serait quelque chose comme : « C’est extraordinaire comme ces êtres noirs, absolument noirs, mais oui ! sans la moindre petite partie blanche, sont l’image exacte de Dieu, qui, comme tout le monde le sait, a la belle couleur de la suie de nos cheminées ! » – c’est le contexte de son discours qui est l’antithèse du racisme.
L’extrême-droite ne pratique pas l’humour, mais l’ironie, comme l’illustra l’exemple de Trump se moquant d’E. Macron et qui fut qualifié d’humour.
Si l’extrême-droite ne pratique pas l’humour, c’est parce que le réel ne peut jamais être pour elle un idéal distancié de son obsession identitaire : en revanche elle utilise l’ironie pour marquer la distance (pour elle scandaleuse) entre cette obsession idéalisée et le réel qui, du fait de la présence de l’autre–étranger, doit être purifié par son expulsion.