Robert Harvey, auteur de Parmi les gisants – une déambulation écrite, précise-t-il dans l’Introduction – (cf. article du 07/02/2024) était l’invité de l’émission L’heure philo sur France inter, le 10 mai dernier.
Il rappela le cimetière proche de la maison d’Oakland où il vécut son enfance et dans lequel il se rendait en « sautant la barrière » pour…
Pour quoi, au fait ?
Bon. D’accord, il y a la barrière – la frontière, l’inconnu, l’interdit – et les grands qui la franchissent parce qu’ils sont grands, alors que Robert, lui, est encore petit. Donc, quand je serai grand, moi aussi. Ou alors, quand je pourrai la franchir, c’est que je serai grand. Petit, l’enfant a envie d’être, peut-être pas grand, mais comme les grands. C’est une autre question.
Ce qu’il y a derrière la barrière ? « Un terrain de jeux, de toutes sortes de trucs » dit-il. Les jeux, ça le petit Robert sait ce que c’est parce qu’ils sont pratiqués en-deçà, mais au-delà ? Puisqu’il y a une barrière, il y a forcément autre chose. « Toutes sortes de trucs », donc.
Le spécialiste de Marguerite Duras qu’il est sait que les mots disent plus (mieux ?) que ce dont ils ont l’air, surtout quand ils n’ont l’air de rien. Et un truc, qui plus est au pluriel !
« Des trucs », pour l’enfant qui ne peut pas encore franchir la barrière, c’est quoi ? Le mystère du monde où ont accès les grands, oui, d’accord, mais ça, c’est la surface, l’écume. Robert sait ce qu’est un cimetière. En profondeur, il y a les morts, oui, mais les morts, c’est encore une surface. Ce qui intrigue et importe, c’est ce qu’il y a sous les morts. Et ce qu’il y a sous les morts, c’est la mort et sa mort. Et sa mort, le petit enfant en a déjà expérimenté la conscience, plus ou moins confusément.
Le jeu, avec pour cadre, des pierres tombales, tel est, non le terrain de jeu, mais le terreau de la pensée première, plus ou moins élaborée (c’est peut-être ça les trucs : ce qu’elle remue) apparemment décisive pour l’apprivoisement et la sérénité quant à sa mort. Qu’il n’ait « rien planifié » pour elle pourrait laisser penser qu’il rêve d’être le premier qui… (cf. la séquence Lacan). Mais non : « Je crois que j’aimerais bien disparaître… » confie-t-il à l’animatrice, le « … un peu » lâché à mi-voix ne portant évidemment pas sur ce verbe (comme être, disparaître se prend tout entier ou ne se prend pas) mais sur le « j’aimerais » qui précède, parce qu’aimer et disparaître sont des mots qui ne vont pas si bien ensemble, surtout quand on est vivant.
Je saute les intermédiaires comme Robert sauta la barrière : dans les cimetières, je n’ai pas envie de suivre les allées mais de courir et sauter sur les pierres tombales. Je ne le fais pas parce que je suis grand déjà depuis un certain temps et bien élevé. J’ajoute à voix très basse, très très basse, un murmure, que s’il n’y a personne… Robert rappelle que les morts ne sont pas sous les pierres mais dans nos cœurs et nos mémoires. Et là, dans nos cœurs et nos mémoires, ils sont bien vivants. Moi, si je meurs un jour et que je sois enterré, j’aimerai bien que des enfants, même grands comme moi, viennent jouer sur ma pierre comme jouent les enfants qui n’aiment rien tant que courir, sauter, se cacher, et le cimetière, pour jouer à disparaître, avouez quand même que ! Non ?
Un jour, à midi, sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle – nous l’avons parcouru dans la partie française, la partie espagnole nous a semblé trop goudronnée – nous avons pique-niqué dans un cimetière. Le cimetière a cet avantage d’avoir toujours un point d’eau et quand on marche… Nous nous étions assis sur une pierre tombale qui nous a aussi servi de table. Je le dis encore à voix basse : j’ai expliqué à la dame – j’ai noté son nom dans mon journal – pourquoi nous nous invitions chez elle, et, croyez-moi ou pas, je n’ai entendu aucune protestation ni aucun reproche. Comme pour Robert, les esprits, les fantômes, ce n’est pas mon truc (oh !) mais là, avouez quand même que ! Non ?
Un dernier petit mot, juste pour lui – vous, fermez les yeux. Vous dites, Robert : « Tous les souvenirs d’enfance, on ne les oublie jamais ». Je pense à Proust et à la manière de les faire émerger. Si ce n’est pas indiscret, votre tasse de thé et votre madeleine, c’est quoi ?
Merci de ce beau commentaire, cher Jean-Pierre. J’en rougis de plaisir. Pour répondre à votre question cocassement confidentielle, mon truc, c’est mon nez. (Et, en cela, je ne suis pas si loin de ce qui se passe dans la cuisine proustienne.) Mon sens olfactif passablement sensible est le déclencheur sine qua non de la mémoire (Proust la disait « involontaire »). Les souvenirs les plus profondément enfouis se réveillent sans faille par le tarin (que Gabriel se tamponnait au début de *Zazie dans le métro*). Je suppose volontiers que c’est pareil pour bien d’autres de mes sœurs et frères humains (ou « hypocrites lecteurs » !)
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Un ami, très proche et qui a le sens de l’humour – il paraît que c’est un sens – me dit que Zazie, qui dit que son oncle est une tante, dirait que le nez, c’est le pied. Il ajoute, cet ami qui a le sens de l’humour, que, pour le nez, le pied c’est pas toujours le pied… Je vous laisse apprécier ce type d’humour. Si j’accepte de publier son commentaire, c’est bien parce qu’on est le lundi de Pentecôte et que l’esprit – dans le sens faire de l’esprit – mérite d’être diffusé même s’il n’est pas sain. Voilà. Merci, cher Robert, pour votre réponse.
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