« La survie des médiocres »

Tel est le titre français de l’essai Good enough  (= Assez bon) de Daniel Milo – philosophe et maître de conférence à l’EHESS de Paris – , avec pour sous-titre Critique du darwinisme et du capitalisme.

Il était invité des Matins de France Culture (15/02/2024) présentée par Guillaume Erner.

Titre et sous-titre n’ont pas été choisis par hasard : le titre joue sur la connotation dépréciative de « médiocre » que l’auteur utilise dans son sens premier, neutre, de « moyen ». Quant au sous-titre, il établit un lien entre deux notions qui recouvrent des champs si différents qu’il suscite la perplexité.

A la fin de l’émission, D. Milo révèlera que ce sous-titre est un choix de l’éditeur qui l’a préféré à celui de l’auteur  (critique du néo-darwinisme et du néo-capitalisme) parce qu’il était plus « vendeur » – ce qui produit quelques rires, comme si la modification était anodine.

Charles Darwin (1809-1882) est un naturaliste anglais dont l’essai L’origine des espèces (1859) marque un tournant dans le rapport au monde en tant qu’objet de connaissance, en ce sens qu’il est la négation du créationnisme (croyance selon laquelle le monde serait une création divine) et de la téléologie ( du grec tèlé = au loin  – > télévision : et logos = parole, discours – la création aurait un but, une finalité).

Darwin explique donc que l’évolution biologique (morphologique et génétique) est une constante du vivant et qu’elle est régie par des lois naturelles qui n’ont rien à voir avec une quelconque « intention ».

J’ai écouté Daniel Milo, un homme à la voix douce colorée d’un accent sympathique qui pratique l’humour et appuie son argumentation sur ce qui s’apparente à une démarche de démythification d’un dogme. Autrement dit, un discours de vulgarisation présenté comme celui de la compréhension « juste », sinon de bon sens.

Sa manière de parler m’a rappelé cette de Heinz Wismann expliquant sa lecture de l’Antigone de Sophocle dans Les Chemins de la philosophie (28/04/2021 – cf. les trois articles des 4, 6 et 8 / 06.2021).

Un discours très séduisant. Trop.

Trop est du reste un mot important pour D. Milo qui a créé le néologisme tropéité.

« Le thème de recherche de toute ma carrière, c’est l’excès, la tropéité il y en trop de tout chez les humains. » Et quand G. Erner lui demande des exemples, il cite les chiens, les fromages et les synonymes (cinquante-neuf pour l’adjectif « merveilleux » ).  Ce n’est pas anodin. J’y reviendrai.

Le plus intéressant est la girafe avec laquelle G. Erner lance l’entretien. Evoquant la mise bas des femelles qui ne peuvent se coucher –  le girafon tombe de 4 mètres de hauteur et sur la tête – D. Milo  commente : « Ce qui en termes d’ingénierie est complètement absurde. La mortalité est terrifiante. La girafe et l’emblème du darwinisme. On mesure le succès ou l’échec : combien de progéniture.  Donc, pour la girafe c’est lamentable. »

Si le ton est léger, bon-enfant, le propos ne l’est pas.  

La girafe dit-il, est « mal foutue » avec son cou de 6 mètres qui a limité de développement du cerveau.

Il ajoutera : « C’est un animal magnifique. Il est médiocre, pas esthétiquement, mais uniquement par rapport au paradigme darwinien. Il est en danger d’extinction. »

Questions que n’a pas posées G. Erner : si elle est si mal foutue, si elle contredit Darwin, comment expliquer qu’elle ait survécu depuis 20 millions d’années (indication donnée par D. Milo) ? Et le danger que court son espèce, comme celles de milliers d’autres êtres vivants, n’est-il pas lié à la vitesse du changement climatique dont l’homme est responsable ?

Le discours du philosophe est dans une contradiction majeure en ce sens que ses remarques visant la girafe, entre autres, sont anthropocentriques et n’ont rien à voir avec Darwin et la science : une girafe n’est ni belle ni laide et si elle survit depuis si longtemps, c’est que le « mal foutue » ne l’est pas tant que ça.

 Par ailleurs, si la loi de la sélection naturelle (Darwin) « élimine le superflu », comme le dit D. Milo, d’où vient que cet animal avec son « trop » long cou et ses petits qui tombent de 4 mètres sur la tête, n’ait pas été éliminé ?  

Le trop de D. Milo – inadéquat dans son application au capitalisme – évite un autre adverbe qu’il n’utilise pas : le plus qui, lui est adéquat.

Mettre sur le même plan le nombre des chiens de compagnie, les fromages et les synonymes participe de la même entreprise de confusion : si les chiens sont bien une expression du « trop », les fromages et les synonymes sont une richesse qui ressortit à la diversité et à la nuance.

Cette confusion s’apparente à la démagogie.

C’est ce qu’indiquent la modification du sous-titre et le discours de ce monsieur à la radio, ce matin.

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