Mazarine Pingeot (philosophe) et Delphine Le Vigan (romancière) étaient les invitées des Matins (France Culture – 25/02/2026 – 7 h 40 / 8 h 20). La première publie un essai (Inappropriable, ce que l’IA fait à l’être humain), la seconde un roman (Je suis Romane Monnier). L’un et l’autre ont pour objet l’Intelligence Artificielle (IA).
Je retiens surtout le discours de la philosophe, en particulier le rapport entre les algorithmes et le langage.
[Rappel (cf. article du 11/01/2026) : une expérience, probante, a été réalisée par l’écrivain Hervé Le Tellier quand il a accepté de concourir avec l’IA dite « générative » pour la création d’un récit dont étaient données la première et la dernière phrases [« Il aperçut dans son bureau le corps sans vie de l’écrivain » / « Tout est pardonné, pensa-t-elle avant de disparaître ».]
Elle explique que ce rapport concerne la démocratie ( menacée) en ce sens que le langage en constitue l’essence : que devient-elle si la machine qui fonctionne à partir de données statistiques peut créer un langage identique à celui de l’homme, mais sans qu’intervienne par exemple le doute à l’origine du questionnement humain ?
Je préfère construire la problématique en renversant la question pour demander non ce que « fait l’IA à l’homme » – une expression qui tend à faire de la machine un sujet autonome – mais ce que l’homme fait à lui-même, non en construisant cette machine – l’IA d’exploration est un outil extraordinaire, par exemple en médecine – mais en lui adjoignant cette fonction dite générative.
Je pars de l’hypothèse qu’elle pourrait être une forme du miroir (je l’évoquais dans l’article cité).
Pourquoi avons-nous besoin du miroir ?
« Miroir, joli miroir, qui est la plus belle au pays ? » interroge régulièrement la reine du conte de Grimm Blanche Neige et les sept nains.
Dans le livre 3 des Métamorphoses Ovide (1er siècle) raconte le mythe de Narcisse, jeune homme d’une grande beauté qui refuse l’amour – des garçons et des filles – et meurt de sa propre contemplation dans le miroir d’une eau que n’ont touchée ni les hommes ni les animaux. (Il ne meurt pas noyé, comme on le dit parfois, mais sur le bord de l’eau]
Le premier exemple – ici, la quête de la beauté immuable – concerne l’arrêt du temps.
Le second a pour objet le refus de l’altérité, figurée particulièrement par l’amour qu’éprouve pour Narcisse la nymphe Écho, condamnée par Héra (l’épouse de Zeus dont Écho a facilité les relations extra-conjugales) à n’être qu’une voix répétant les derniers mots qu’elle entend. Les répétitions qui intriguent le jeune homme induisent une sorte de quiproquo, la nymphe retrouve une forme que Narcisse repousse (elle redevient alors simple voix) avant de mourir, immobilisé dans sa propre contemplation (= répétition de soi).
L’homme construit le miroir sans réaliser ce que signifie le besoin de se voir et se regarder : vérifier qu’il est bien toujours qui il est, et constater qu’il se satisfait lui-même. [Si certains animaux semblent se reconnaître dans le miroir, ils ne le recherchent pas]
Si demeurer [la plus belle = ne pas vieillir] – est un fantasme, et se satisfaire touche à la réalité objective de notre solitude essentielle, les deux contemplations de soi dans les deux histoires ont en commun l’immobilité imaginaire (conte) et physique (mythe), en réalité celle de la mort, dans les deux cas : la mort de la reine et de Narcisse.
La question est de savoir si l’IA générative (celle qui produit du langage de création) peut être l’équivalent de ce que nous cherchons dans le miroir.
Il ne s’agit pas d’intentionnalité, mais d’acte révélateur in fine de notre essence.
L’écran du smartphone – écran désigne ce qui a pour fonction de faire obstacle – est la forme moderne du miroir en ce sens qu’il est rupture sociale et, à l’exception de quelques doigts, immobilité. La rupture sociale – déniée par l’expression « réseaux sociaux » – se complique d’une dépréciation du langage dans son écriture et son contenu en ce sens que ce qui est dit dans les « réseaux » est le plus souvent de l’ordre de l’affect brut.
Si le langage de IA générative n’est pas distinct du langage humain, cela signifie une dépréciation du langage : en effet, si je ne peux pas distinguer le langage humain du langage artificiel, alors, que vaut le langage ?
Et si le langage constitue l’essence de la démocratie, s’il n’est plus certain qu’il soit un critère d’authenticité, alors que vaut la démocratie ?
C’est ce qui est en train de se produire, notamment aux USA et en Russie : le vrai ou le faux n’ont plus d’importance – c’est ce qu’on appelle « post-vérité » – , ce qui vaut, c’est la parole en tant qu’elle est prononcée par celui qui incarne le miroir, et quoi qu’il dise (cf. le discours de D. Trump sur l’état de l’union : une scène de comédie/farce ou de tragédie).
Les discours et D. Trump et V. Poutine – parvenus au pouvoir via la parole électorale humaine – sont l’un et l’autre des expressions du type de l’IA générative.
Ce qui veut dire que le développement de l’IA générative n’est pas le produit de techniciens inconscients, mais qu’elle correspond à une réalité humaine qui lui préexiste.
Une des expressions du désarroi planétaire.