Molière – Les Femmes savantes – (21 – conclusion)

J’ai souligné la différence de nature entre le dénouement de Tartuffe et celui de Les Femmes savantes : le roi intervient dans la première dont la problématique concerne la religion – transcendance – , Ariste dans la seconde qui traite du rapport entre hommes et femmes – immanence.

Ce qui confond Trissotin est l’argent dans sa dimension de puissance.

Le montant de l’amende (fictive) infligée à Philaminte indique un niveau élevé de richesse dont on ignore l’origine. Chrysale est un grand bourgeois, analogue au Monsieur Jourdain de Le Bourgeois gentilhomme dont Molière précise qu’il s’est enrichi dans le commerce des draps, une information destinée à rappeler, non sans malice (cf. le discours de Madame Joudain), que la noblesse méprise l’activité professionnelle.

La disparition de l’argent-puissance abolit les frontières discriminantes du monde bourgeois : ruinée, la famille Chrysale-Philaminte devient celle de Clitandre-Henriette…  mais seulement après que Trissotin a très vite, trop vite refusé la proposition ; trop vite en ce sens que son obsession de l’argent anesthésie sa pensée au point qu’il n’est pas effleuré par le soupçon que devrait susciter l’étonnante coïncidence des deux annones de catastrophe financière : en effet,  il ne s’agit pas de psychologie du personnage – aucun intérêt – mais d’un composant de la problématique de l’inadéquation des réponses qui constitue le discours de la pièce.

Le statut de l’homme dominant la femme (il participe de la transcendance religieuse et du pouvoir royal) peut produire par sa démesure une réponse féminine inadéquate tout aussi démesurée et participant elle aussi d’une philosophie de transcendance (dissociation de l’esprit/âme et du corps – cf. Descartes – primauté de celle-là sur celui-ci – cf. religion chrétienne) également inadéquate.

L’Église excommuniait les comédiens – Molière sera enterré de nuit en catimini sans service religieux parce qu’il n’avait pas abjuré son statut de comédien – c’est, entre autres « raisons », parce que ce qu’ils représentaient – sur la scène et dans la vie réelle – abolissait les frontières discriminantes entre les hommes et les femmes.

La modernité de la pièce réside dans la dialectique constituée par la contradiction entre la réponse « féministe » apportée à la violence du patriarcat et la violence à laquelle elle conduit, analogue à celle qu’elle rejette.

La contradiction trouve sa résolution dans le personnage d’Henriette que Molière dote de la capacité d’analyse, de lucidité (masculin) et de sensibilité.(féminin).

Quatre cents ans plus tard, nous n’avons pas encore trouvé notre Henriette.

PS : Armande – le personnage de dimension tragique – était le nom de l’épouse de Molière. On ne sait toujours pas si elle était la sœur ou la fille de Madeleine Béjart qui avait été la compagne de Molière. On sait en revanche que le couple ne s’entendait pas. Qu’Armande, l’épouse, n’ait pas joué le personnage de la sœur tragique, mais celui d’Henriette contribue à enrichir la problématique.

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