Molière – Les Femmes savantes (20)

Ariste déboule comme un chien dans un jeu de quilles, comme Trissotin (IV,3), mais dans un schéma théâtral différent  : Trissotin perturbait une situation dramatique (sort d’Henriette) par un factice intellectuel (son rapport avec la comète), alors qu’Ariste complique le même drame par un drame d’une nature apparemment autre  :  

                    J’ai regret de troubler un mystère [cérémonie] joyeux

                      Par le chagrin qu’il faut que j’apporte en ces lieux.

                       Ces deux lettres me font porteur de deux nouvelles

                         Dont j’ai senti pour vous les atteintes cruelles :

                  L’une, pour vous, me vient de votre procureur [avocat] ;

                                L’autre, pour vous, me vient de Lyon.

La première lettre annonce à Philaminte la perte d’un procès et sa condamnation à payer une amende importante (40 000 écus, l’équivalent d’environ 700 000 euros).

La seconde annonce à Chrysale la faillite de la banque où il a placé son argent.

Autrement dit, une ruine matérielle réelle – en écho à celle, imaginaire, de Trissotin et sa comète – qui pose au spectateur la question de la focale : du mariage forcé ou de l’effondrement économique familial, lequel va passer au premier plan du récit ?

Molière fait réagir d’abord Chrysale à chacune des deux informations, puis Philaminte réagissant à ses deux réactions  :

                                                      Chrysale

                                              (après la première)

                                             Votre procès perdu !

                                                    Philaminte

                                     Vous vous troublez beaucoup !

               Mon cœur [courage] n’est point du tout ébranlé par ce coup.

                                                         (…)

                                                      Chrysale

                                               (après la seconde)

                       Ô Ciel ! tout à la fois perdre ainsi tout mon bien !

                                                     Philaninte

                    Ah ! quel honteux transport !  Fi ! tout cela n’est rien.

                          Il n’est pour le vrai sage aucun revers funeste,

                          Et perdant toute chose, à soi-même il se reste.

Donc, l’émotionnel chez l’homme et le rationnel chez la femme, un renversement déjà observé, mais qui prend ici une nouvelle signification en ce sens qu’on n’est plus dans le théorique ou le fantasme, mais dans le réel concret, dur, matériel, celui que représente l’argent : que valent les principes philosophiques quand il s’agit d’en faire l’application ?

La réaction de Chrysale est conforme à son discours : c’est son corps qui est concerné par les conséquences de la ruine – perte du confort de son « pot » – et sa réaction sensible vise à susciter la compassion.

Celle de Philaminte a quelque chose de surprenant non parce qu’elle serait contradictoire avec sa philosophie de la primauté de l’esprit sur le corps, mais parce qu’elle révèle l’authenticité d’un discours qui pouvait apparaître comme relevant d’une « hystérie » féminine qui ne résisterait pas à l’épreuve du réel.

En lui faisant balayer d’un revers de main le contingent matériel au profit de l’essentiel intellectuel, Molière sort le personnage de la gangue d’un féminisme inadéquat par – et c’est important – la proclamation, dans le cadre du récit théâtral, d’une abolition des frontières – donc celle qui est tracée entre les deux sexes :

               « Achevons notre affaire, et quittez votre ennui [inquiétude] ;

     Son bien [celui de Trissotin] nous peut suffire, et pour nous, et pour lui. »

Autrement dit, dans le cadre du récit théâtral, lui, moi, nous, il n’y a plus de différence, c’est pareil.

L’homme-Trissotin va lui opposer le réel tel qu’il est, et il est en ce sens l’expression d’un masculin contre lequel est construit le personnage de Philaminte :

                        « Non, Madame : cessez de presser cette affaire.

                      Je vois qu’à cet hymen tout le monde est contraire ;

                     Et mon dessein n’est point de contraindre les gens. »

C’est le discours du salaud : celui qui se réfugie derrière le masque – adopté ou fabriqué – d’un langage d’artifice (mots, uniforme, profession, peu importe la forme de l’apparence qu’il prend), chargé d’évacuer l’exercice de sa responsabilité.

Le masque ici, est celui de la liberté pour laquelle écrit et lutte Molière en s’opposant à son mépris – dans cette pièce, celui affiché par Trissotin  (cf. « Pourvu que je vous aie, il n’importe comment »), plus généralement celui du pouvoir détenu par l’homme et les institutions qu’il a créées pour le maintenir. (cf. Dom Juan)

Trissotin exclu du champ de référence de Philaminte, entre Clitandre qui tient le même discours d’effacement des limites :

                              « Je m’attache, Madame, à votre destin.

Et j’ose vous offrir avecque  [licence poétique pour l’ajout d’une syllabe nécessaire] ma personne

                  Ce qu’on sait que de bien la fortune [le sort] me donne. »

La générosité émotionnelle et l’acceptation tout aussi spontanée de Philaminte « Oui, j’accorde Henriette à l’ardeur empressée… » se heurtent alors à un réel, manifesté une fois encore et de manière à créer la surprise théâtrale, par la lucidité du personnage d’Henriette.

                        « Non, ma mère ; je change à présent de pensée.

                               Souffrez que je résiste à votre volonté. 

                   (…) Je sais le peu de bien que vous avez Clitandre (…)

                              Je vous chéris assez dans cette extrémité,

                         Pour ne vous charger point de votre adversité

Elle oppose donc au lyrisme adolescent de Clitandre [«  Tout destin, avec vous, me peut être agréable / Tout destin me serait, sans vous, insupportable. »] la connaissance adulte de la vie telle qu’elle est :

                      « L’amour dans son transport parle toujours ainsi.

                    Des retours [revirements] importuns évitons le souci :

                        Rien n’use tant l’ardeur de ce nœud qui nous lie,

                          Que les fâcheux besoins des choses de la vie ;

                          Et l’on en vient souvent à s’accuser tous deux

                     De tous les noirs chagrins qui suivent de tels feux. »

Ariste vient alors révéler le subterfuge qu’il a mis au point  «  Je ne vous ai apporté que de fausses nouvelles / Et c’est un stratagème , un surprenant recours,  / Que j’ai voulu tenter pour servir vos amours. »

Si Molière en charge ce personnage sérieux  (c’est habituellement le rôle des valets inspirés de la commedia dell’arte – Covielle dans Le Bourgeois gentilhomme, Scapin dans Les Fourberies de Scapin…), c’est pour rappeler la gravité du sujet de la comédie – dont celle de l’argent, j’y reviendrai dans la conclusion.

Encadrant l’idée fixe comique incarnée par Bélise

        « Qu’il [Clitandre] prenne garde au moins que je suis dans son cœur :

                          Par un prompt désespoir souvent on se marie,

                       Qu’on s’en repend après tout le temps de sa vie. »

deux expressions en modes différents rappellent la problématique :

–  pour le récit : la tragédie d’Armande

                        « Ainsi donc, à leurs vœux, vous me sacrifiez ! »

– pour le discours : la puissance structurelle masculine, même dans le ridicule théâtral de sa faiblesse [« Je savais bien, moi, que vous l’épouseriez ! » ], par laquelle Molière clôt la pièce :

                                                      Chrysale

                      « Allons, Monsieur, suivez l’ordre que j’ai prescrit,

                              Et faites le contrat ainsi que je l’ai dit. »

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