Molière – Les Femmes savantes (18)

L’acte V début par un long dialogue entre Henriette et Trissotin qui rappelle celui du Tartuffe entre Elmire et Tartuffe. Molière y montre comment fonctionne la mauvaise foi – dans les deux sens dans Tartuffe –, autrement dit l’inutilité de l’argumentation qui sollicite la pensée alors que la mauvaise foi en pervertit le langage.

Tartuffe et Trissotin sont des escrocs dont l’outil est la parole déconnectée de toute vérité dans le sens où, exploitant les constructions religieuses ou culturelles, elle sert à la fabrication de leurres. Les tentatives argumentées d’Elmire et d’Henriette sont les procédés théâtraux imaginés moins pour expliciter les ruses rhétoriques de la mauvaise foi que pour montrer, par défaut, le moyen de la neutraliser.

Dans les deux cas, la joute verbale inefficace aboutit au viol, imminent pour Elmire, dans le cadre du mariage forcé pour Henriette : la violence physique – le viol, comme tout autre type d’agression – est d’abord celle de la perversion du langage.

Je pense à une scène du film de Nicholas Ray Party Girl (Traquenard) où le truand joué par Lee J. Cobb (quel acteur !) fait le panégyrique – immédiatement perçu inauthentique– d’un de ses associés, avant de le massacrer avec le cadeau lui aussi détourné de son sens.

Il y a cependant une différence entre Tartuffe et Trissotin : confronté par Elmire à la contradiction entre ses principes de spiritualité et son désir d’une relation sexuelle et avec une femme mariée, le premier reconnaît une faiblesse qui sonne juste (« Ah ! pour être dévot je n’en suis pas moins homme. »), alors que le second affiche avec constance la même hypocrisie et le même cynisme brutal (« Pourvu que je vous aie, il n’importe comment.»)

Ce que dénonce Molière dans Tartuffe, c’est le danger inhérent à la religion, dont il sait qu’elle est pratiquée avec sincérité par la plupart de ses contemporains, dont les plus simples qu’il connaît bien. Et même si le personnage qui l’incarne se révèle être un scélérat, il lui colle une petite touche d’indulgence qui nuance l’aversion qu’il suscite, alors que Trissotin est la personnification d’une perversion froide  : il est l’homme qui exploite la faille d’une révolte féminine inadéquate construite contre le pouvoir dominant de l’homme dont il est lui-même une incarnation.  

La stérilité de la parole induite par la mauvaise foi indique que la situation ne pourra être débloquée que par la force physique, matérielle – celle du pouvoir royal dans Tartuffe.

Chrysale (scène 2) en représente une nouvelle fois l’apparence : l’outrance de son autorité réitérée en face d’Henriette [« … je veux apprendre à vivre à votre mère (…)  Ma volonté céans doit être en tout suivie (…)  Aucun, hors moi, dans la maison / N’a droit de commander (…)  Je vous ferai bien voir que c’est à votre père / Qu’il vous faut obéir, non pas à votre mère » sonne comme celle d’un matamore puéril auquel est ainsi assimilé le patriarcat, une des cibles principales de Molière.

Cette scène se termine avec la confirmation de la fragilité de ce pouvoir que révèle Chrysale lui-même lorsqu’il voit arriver sa femme [« Secondez-moi bien tous »]  et la force du parler vrai de Martine renvoyée par Philaminte et que Chrysale a reprise « pour la mieux braver. » : « Laissez-moi, j’aurai soin / De vous encourager, s’il en est de besoin. »

Le dénouement s’opère par deux scènes dont la dernière est un coup de théâtre.

Laisser un commentaire