La philosophe albanaise, Lea Ypi vient de donner sa leçon inaugurale au Collège de France où elle occupe cette année la chaire L’invention de l’Europe par les langues et les cultures. Son cours portera sur « Raison critique et héritage des Lumières : repenser le socialisme au XXIe siècle »
Son discours commence par l’apologie de la raison et propose de « renouer avec la lutte pour les Lumières » pour un « socialisme moral ».
Sa démarche est clairement dialectique : elle propose une tentative de synthèse entre Kant et Marx – elle en souligne l’aspect paradoxal.
J’ai lu les extraits qu’en donne Le Monde et écouté la leçon… dont le point de départ est bancal :
« La racine du mot « capitalisme » est « capital » – une chose. La racine du mot « socialisme » est « social », du latin socius : « compagnon », « ami ». »
Bancal en ce sens que la racine de capitalisme n’est pas « capital », mais caput (la tête)… qui n’est pas une chose.
Le recours à l’étymologie pour l’un (socialisme) et pas pour l’autre (capitalisme) signifie le refus de la racine : est capital, ce qui renvoie à la tête, à ce qu’elle pense. Si – sans en avoir la conscience – nous avons donné le nom de capital (au singulier et au pluriel) à la richesse d’argent, à un mode de production de l’objet et à son accumulation spécifique (capitalisme), c’est bien parce qu’elles sont les expressions matérielles de l’idée capitale qu’en-deçà de tous les leurres « capitaux » nous remuons dans notre tête depuis que nous commençons à penser. Cette idée capitale ( associée au discours biologique) est qu’un jour nous mourrons.
La philosophe ignore cette donnée [« La moralité concerne avant tout les relations entre les personnes. Il y a donc quelque chose de problématique dans une société qui fait dépendre la relation des personnes de leur rapport aux choses. »] et se place donc sur le terrain de la morale [« problématique » – adjectif – renvoie non à une problématique (nom) mais évoque un jugement (= ce n’est pas bien)] qui conduit à cette approximation : « dépendre la relation des personne de leur rapport aux choses » est une réduction en ce sens, par exemple, que la relation d’amour ou d’amitié ne dépend pas de ce type de rapports.
Si elle critique le recours au repli identitaire (contraire à l’esprit des Lumières), elle ne pose pas la question de ce qui lui donne aujourd’hui une telle ampleur, parce qu’elle ne franchit pas le seuil des formes du capitalisme pour atteindre ce qui le génère – l’équation capitaliste (être = avoir +) – et qui détermine l’histoire de l’homme.
Lea Ypi est née à Tirana en 1979 quand l’Albanie était une République populaire socialiste (communiste) gouvernée par Enver Hoxha, un dictateur stalinien de sinistre mémoire, dont la proclamation de son pays comme « premier État athée du monde » est l’équivalent imbécile du « Le pape, combien de divisions ? » de Staline.
« Les sociétés postcommunistes restent, dit-elle, hantées par ce passé [« les socialismes réels du XXème siècle »], mais ce malaise ne traverse guère les démocraties libérales, où la gauche discute du socialisme comme si le socialisme réel n’avait jamais existé. »
Je ne sais pas où elle voit que la gauche « discute du socialisme » dans le sens constructif où elle l’entend.
Et elle ajoute : « Cette incapacité à affronter l’échec du socialisme d’État tout en réimaginant des alternatives – cette tendance à reléguer cette histoire à un passé sans leçons – explique nombre de nos malheurs : la crise de la gauche, la montée de l’extrême droite, les divisions entre l’Est et l’Ouest européens. »
« L’échec du socialisme d’État » est un autre exemple de l’approximation que j’évoquais plus haut en ce sens que la question vraie concerne la faille dans l’analyse marxiste dont elle garde dans son discours la démarche dialectique mais dont les éléments contradictoires sont mal identifiés.
Sous sa bêtise, la proclamation d’Enver Hoxha renvoie à l’essentiel : l’athéisme ne se décrète pas, il découle de l’acquisition d’un savoir dans lequel la société humaine refuse toujours d’intégrer la mort telle qu’elle est. Un savoir capital pour l’individu en tant qu’il a pour objet le commun humain essentiel.