Molière – Les Femmes savantes (17)

L’acte IV commence (brève scène 1) par le cafardage d’Armande qui vise à exploiter le pouvoir de sa mère  :

                  [Henriette] semblait suivre moins les volontés d’un père,

                           Qu’affecter de braver les ordres d’une mère.

On connaît la frustration d’Armande. Voici celle de Philaminte :

                 Mais dans ses procédés il [Clitandre] m’a déplu toujours.

                            Il sait que, Dieu merci, je me mêle d’écrire,

                               Et jamais il ne m’a prié de lui rien lire.  

Le début de la scène 2 poursuit l’entreprise de dénigrement avec la différence que Clitandre est entré à leur insu. Il entend donc la suite du propos qu’Armande tient à sa mère, d’abord hypocrite,

                           Je ne souffrirais point, si j’étais que de vous,

                            Que jamais d’Henriette il pût être l’époux.

                         On me ferait grand tort d’avoir quelque pensée

                           Que là-dessus je parle en fille intéressée (…)

puis méchant,

                           Jamais je n’ai connu, discourant entre nous,

                        Qu’il eût au fond du cœur de l’estime pour vous.

et qu’il interrompt au moment où il va atteindre son paroxysme [ « Et vous ne croiriez point combien de sottises… ] :

                           Eh ! doucement, de grâce, un peu de charité,

                      Madame, ou tout au moins un peu d’honnêteté (…)

L’échange entre les deux anciens amants est un dialogue de sourds  : pour tenter de le récupérer – ou plutôt de se récupérer avec le statut de victime –  Armande utilise l’argument culpabilisant de la fidélité [« Et tout cœur infidèle est un monstre en morale »] qui se heurte aux deux années de cour amoureuse stérile que rappelle Clitandre avec cette question conclusive  [: « Est-ce moi qui vous quitte ou vous qui me chassez ? »] ;  à l’apologie névrotique du « parfait amour » asexué, il s’oppose l’être dans sa double réalité [« Pour moi, par un malheur, je m’aperçois, Madame, / Que j’ai, ne vous déplaise, un corps tout comme une âme. »]

Enfin – là, on entre un peu plus dans le tragique (la vie est en jeu) – le sacrifice :

                                                     Armande

                    Hé bien, Monsieur ! hé bien ! puisque sans m’écouter,

                           Vos sentiments brutaux veulent se contenter ;

                        Puisque, pour vous réduire à des ardeurs fidèles,

                      Il faut des nœuds de chair, des chaînes corporelles,

                               Si ma mère le veut, je résous mon esprit

                              À consentir pour vous à ce dont il s’agit.

Discours pathétique en ce sens qu’au-delà de la névrose qu’il révèle,  « consentir à ce dont il s’agit » évoque forcément la réalité des rapports sexuels déterminés par le  « devoir conjugal » et le statut de la femme.

Le rejet net de Clitandre [« Il n’est plus temps, Madame : une autre a pris la place »] confirme qu’il ne s’agit pas de l’habituelle dispute amoureuse des comédies et provoque donc le recours à l’autorité, ici matriarcale :  Philaminte restée en retrait « dégaine » alors son Trissotin que Molière envoie sur la scène comme un chien dans un jeu de quilles avec l’annonce inopportune du passage d’une comète – il eut réellement lieu en décembre 1664 et janvier 1665 –  dont le flop va servir de transition à un affrontement qui oppose les deux hommes (scène 3) d’abord sur le savoir, ensuite sur la cour et les courtisans.

Sur le savoir, Molière n’expose pas de théorie et s’en tient au duel oratoire, une manière de dire que Trissotin ne vaut pas la peine d’un débat.  

La scène est un écho du dialogue entre Henriette et Clitandre (I,3), où sont mises en cause les femmes qui « se rendent savantes afin d’être savantes*».

* L’intitulé de la pièce fait de savantes l’équivalent d’un composant physique : celles dont il s’agit sont savantes comme elles peuvent être grandes, petites, minces ou grosses ; autrement dit – c’est là que porte la critique – , le savoir cesse d’être une quête pour devenir un état.

Quant à la cour et les courtisans : Molière,  comme Cotin et Ménage, était inscrit sur la liste des pensionnés du roi. Il oppose aux attaques de Trissotin contre Clitandre [ «  Il est fort enfoncé dans la cour, c’est tout dit ; / La cour, comme l’on sait, ne tient pas pour l’esprit. »] la question visant ceux qui, comme lui, se croient importants par leurs écrits :

                         « Que font-ils pour l’ État vos habiles héros ? »

S’il accepta la pension du roi – comme il avait accepté le soutien du prince de Conti pendant ses années provinciales, c’était alors le moyen pour vivre de son art – ,  Molière ne manifesta jamais la moindre prétention.

L’acte IV se termine par deux scènes (4 et 5) qui annoncent l’objet de l’acte V : comment le savoir peut être récupéré pour exploiter une faiblesse.

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