Molière – Les Femmes savantes (16)

L’acte III a deux objets :

1 – l’entrée de Trissotin que Molière a fait attendre pendant deux actes (id. dans Tartuffe). Il le présente dans une scène de salon littéraire où lit un sonnet et un épigramme de sa composition : en réalité deux poèmes écrits par l’abbé Cotin, poète apprécié de la cousine du roi, la Grande Mademoiselle, et dont se moque Molière – il avait d’abord choisi de nommer son personnage « Tricotin » avant le « trois fois sot » Trissotin, avec la dévalorisation du suffixe réducteur.

 C’est une poésie sans le moindre intérêt, qui « file la métaphore » (la maladie dont souffre la princesse Uranie est personnifiée, le corps de la princesse est une maison etc.), une littérature artificielle, convenue, dépourvue de discours autre que « Ah ! comme nous sommes bien entre nous ! ».

Cet épisode de salon littéraire se termine par un vulgaire échange d’injures entre Trissotin et Vadius – figure du poète Ménage, autre écrivain mondain que n’aimait pas Molière – que Trissotin a voulu présenter à ses amies pour se donner de l’importance… mise à mal par la lourdeur et la vanité de celui qui « sait du grec ».

Le comique de contraste entre la nullité des deux poèmes et les réactions orgasmiques des trois femmes [ « On n’en peut plus / On pâme / On se meurt de plaisir »] disparaît quand il touche au statut t de la femme :

                                                    Philaminte

                      Je veux nous venger , toutes tant que nous sommes,

                     De cette indigne classe où nous rangent les hommes,

                                  De berner nos talents à des futilités,

                          Et nous fermer les portes aux sublimes clartés.

                                                     Armande

                         C’est faire à notre sexe une trop grande offense

                             De n’étendre l’effort de notre intelligence

                        Qu’à juger d’une jupe ou de l’air d’un manteau,

                     Où des beautés d’un point, ou d’un brocart nouveau.

Si la mère et la fille sont des figures caricaturales (Molière fait jouer Philaminte par un homme)  d’une révolte inadéquate ( cf. « nous venger »), le discours, lui, dénonce la caricature originelle de la femme.

Et si l’ « académie » que veulent créer les trois femmes [forme de contre-pouvoir de celle fondée par Richelieu] présente une facette ridiculement prétentieuse [Philaminte : « Platon s’est au projet simplement arrêté, / Quand de la République il a fait le traité »], délirante [Philaminte : « Et j’ai vu clairement des hommes dans la lune » – Bélise : « Je n’ai point encor vu d’hommes, comme je crois ; / Mais j’ai vu des clochers tout comme je vous vois.] et despotique [Armande : « Nous serons par nos lois les juges des ouvrages / Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis ; / Nul n’aura de l’esprit hors nous et nos amis / Nous chercherons partout à trouver à redire, / Et ne verrons que nous qui sache bien écrire. »], sa raison d’être est sérieuse [Philaninte : «  Mais nous voulons montrer à de certains esprits, / Dont l’orgueilleux savoir nous traite avec mépris, / Que de science aussi les femmes sont meublées. »]

2- Le sort d’Henriette que sa mère décide de marier à Trissotin. Elle lui a demandé de rester pendant la déclamation [(…) aussi bien ai-je à vous dire ensuite / Un secret dont il faut que vous soyez instruite »] créant une tension qui rappelle que le dramatique n’est pas loin.  

Mais même dans cette scène (4) où se manifeste la brutalité d’une Philaminte très antipathique, Molière lui fait prononcer quelques observations pertinentes,

                             La beauté du visage est un frêle ornement,

                           Une fleur passagère, un éclat d’un moment,

                          Et qui n’est arraché qu’à la simple épiderme ;

                        Mais celle de l’esprit est inhérente et ferme (…)

une manière de signifier une fois encore la complexité de la problématique du « féminisme » dont il exclut – en tout cas pour les femmes – le simplisme du tout blanc ou tout noir.

Il laisse les deux sœurs face à face dans la scène suivante (5) pour un affrontement d’ironie qui place la question représentée ici par l’amour et le mariage, autrement dit celle de la liberté, sur terrain du rapport de force.

Il a été indiqué (fin de la scène 4) par la réplique sèche d’Henriette à Trissotin qui croit le mariage fait [ « Tout beau, Monsieur, il n’est pas fait encore : / Ne vous pressez pas tant… » ] et rappelé par celle, venimeuse, d’Armande [« Nous devons obéir, ma sœur, à nos parents : / Une mère a sur nous une entière puissance, / Et vous croyez en vain par votre résistance…].

L’entrée d’Ariste, Clitandre et Chrysale (scène 6 – elle clôt l’acte) va en préciser l’importance par la détermination de Chrysale de même intensité que celle de Philaminte, notamment dans sa réponse à l’objection d’Armande :

                                    (…) Je dis que l’appréhende fort

                         Qu’ici ma mère et vous ne soyez pas d’accord ;

                                        Et c’est d’un autre époux…

                                                      Chrysale

                                         Taisez-vous,  péronnelle !

                               Allez philosopher tout le soûl avec elle,

                               Et de nos actions ne vous mêlez de rien.

                               Dites-lui ma pensée, et l’avertissez bien

                       Qu’elle ne vienne pas m’échauffer les oreilles (…)

Le problème, signalé par « Dites-lui » (et non : je vais lui dire) est qu’Armande n’est pas Philaminte.

Laisser un commentaire