À propos des noms de personnages.
À Versailles et à Paris, le public du théâtre de Molière connaissait le latin qui était la langue « savante » (Descartes, Spinoza écrivaient en latin) et celle de la messe. Le grec, de connotation historique subversive, pouvait être, comme aussi le latin, un marqueur culturel de salon.
Si le rapport entre Ariste et aristocratie est évident, il l’est moins entre Chrysale et or parce que chrysos n’a pas donné de noms communs et que le suffixe féminin en dilue le sens.
Quant à Philaminte – composé du grec philê (amie) et du latin mens (esprit, pensée) = amie de l’esprit – il renvoie au titre de la pièce qui sonne au 17ème siècle – et encore au 21ème avec une intensité renouvelée par les fondamentalismes –, comme un oxymore (alliance de deux mots de sens contradictoire – oxus = fin <-> môros = épais) : la femme a été créée par Dieu après l’homme non pour savoir – ça, c’est masculin – mais pour être mariée, faire des enfants et la cuisine. [Je reviendrai plus loin sur la valeur du participe / adjectif savante.]
Le public d’aujourd’hui, qui ignore le latin et plus encore le grec, ignore donc le sens de ces noms. La disparition du clin d’œil de complicité, l’équivalent d’un assaisonnement évacué d’une préparation culinaire, n’empêche pas l’appréciation globale.
—
La scène 6 (Acte II) s’ouvre avec l’irruption agressive de Philaminte contre Martine :
Quoi ! je vous vois, maraude !
Vite, sortez, friponne ; allons, quittez ces lieux,
Et ne vous présentez jamais devant mes yeux.
Maraude et friponne sont alors des termes forts qui font référence au vagabondage et au vol.
Les deux premières réactions de Chrysale (« Tout doux » / « Eh ») portent sur la forme, le ton. Le questionnement de la cause « Mais qu’a-t-elle commis, pour vouloir de la sorte… » ne viendra qu’après l’énoncé de l’irrévocable (« C’en est fait » / Je veux qu’elle sorte. »), une manière de signifier que la puissance de Philaminte est de l’ordre du pouvoir absolu, non discutable.
Sa réponse « Quoi ! vous la soutenez ? » qui a pour objet non le contenu de la question posée mais le statut de celui qui la pose, est une expression de l’essence de ce pouvoir.
L’alternative politique est la soumission ou la révolte. Quand la révolte est féminine/individuelle, l’homme crée la figure de la mégère qui finit par s’apprivoiser (cf. Shakespeare) – dans la mythologie grecque, Mégère et ses deux sœurs Tisiphone et Alecto, les Erinyes, étaient des divinités violentes associées à la vengeance, à la persécution – et quand elle devient mouvement féminisme – plus tard – , la réaction masculine crée le masculinisme.
Dans le cadre du pouvoir absolu, la cause du renvoi ne peut donc être révélée qu’après la reconnaissance de la soumission qui implique l’accord a priori.
Philaminte
Et vous devez en raisonnable époux,
Être pour moi contre elle, et prendre mon courroux.
Chrysale
Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse,
Coquine, et votre crime est indigne de grâce.
Martine
Qu’est-ce donc que j’ai fait ?
Chrysale
Ma foi ! Je ne sais pas.
Philaminte n’est pas une mégère d’abord parce qu’elle n’est pas un individu mécontent, de caractère acariâtre, mais un élément de l’association « femmes savantes » qui est en relation avec un « intellectuel » (Trissotin) – on découvrira plus loin les projets de l’association – et parce qu’elle invoque en le retournant le « raisonnable » utilisé par l’homme pour soumettre la femme en se référant à l’ordre naturel divin qui fonde le pouvoir absolu.
La cause du renvoi entre dans le schéma de ce pouvoir : le crime de Martine n’est pas celui d’une maraude ou d’une friponne – elle n’a pas commis d’acte répréhensible, rien volé, rien qui relèverait de la justice de droit commun – mais un mot :
Elle a, d’une insolence à nulle autre pareille,
Après trente leçons, insulté mon oreille
Par l’impropriété d’un mot sauvage et bas
Qu’en termes décisifs condamne Vaugelas.
L’accusation du mot prononcé (ou écrit) fait partie de la panoplie répressive du pouvoir absolu. Sous le comique de contraste, se dissimule le dramatique de la censure politique qui, pour un mot, en tout temps et en tous lieux, envoie en prison quand elle ne tue pas.
L’interdit dans la comédie est de même nature que celui du pouvoir. Seule est différente la référence. Au traité religieux est substitué un traité de grammaire, code ignoré de Martine que Molière fait parler avec le langage d’une humanité étrangère aux artifices du langage du pouvoir :
Quand on se fait entendre, on parle toujours bien,
Et tous vos biaux dictons ne servent pas de rien. (…)
Mon Dieu ! je n’avons pas étugué comme vous
Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.
Suit une leçon de cette grammaire donnée par une Bélise obstinée dans un discours inadéquat comme elle l’était dans son délire.
Le premier mot de la scène était un cri de Philaminte (« Quoi ! »). Le dernier sera un chuchotement de Chrysale :
Philaminte
Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir ?
Chrysale
Si fait. À son caprice il me faut consentir.
Va, ne l’irrite point : retire-toi, Martine.
Philaminte
Comment ! vous avez peur d’offenser la coquine ?
Vous lui parlez d’un ton tout à fait obligeant ?
Chrysale
Moi ? point. Allons sortez. (Bas) Va-t-en, ma pauvre enfant.
Un « détail » significatif de la problématique de la pièce [la réplique vaine d’un féminisme qui revendique le pouvoir masculin ] : Philaminte a besoin de Chrysale pour l’acte de renvoi.
Le chuchotement indiqué par Molière rappelle que les sentiments ne comptent pas dans le rapport de domination – ici sociale.