Molière – Les Femmes savantes (13)

L’objet de la scène 4 est le même que celui de la scène 3 de l’Acte I  ( – cf. « Le plus sûr est de gagner ma mère ») avec la différence que la faiblesse de Chrysale annoncée par sa fille est ici manifestée par le personnage lui-même dans l’expression forte d’un type de puissance dont nous comprenons qu’elle est aussi imaginaire que la puissance de séduction de Bélise.

Chrysale accepte d’emblée la demande de Clitandre (épouser Henriette) que lui présente son frère  : (…) Faut-il le demander ? J’y consens de bon cœur… Une expression d’autorité à la fois surprenante en regard de l’information d’Henriette et sympathique puisque, a précisé Ariste, le jeune homme n’est pas riche.  

                                                      Chrysale

                          (…) Il est riche en vertu, cela vaut des trésors,

                   Et puis son père et moi n’étions qu’un en deux corps. »

Toutes les conditions sont donc réunies pour que se réalise l’amour idéal, étranger aux contingences matérielles et aux intérêts arrangeurs de mariages.

La faiblesse apparaît aussitôt en creux, par le déni d’une réalité délicatement évoquée par Ariste :

                                                        Ariste

                           Parlons à votre femme, et voyons à la rendre

                                                   Favorable…

                                                      Chrysale

                                   Il suffit ; je l’accepte pour gendre.

Molière indique ainsi que l’obstacle réel, majeur, est l’autoritarisme patriarcal* dont la « loi » dit que c’est l’homme/mari qui décide, seul, sans consulter la femme/épouse (ni ses enfants). Qu’elle s’applique ici par les mots et non dans les faits [Parlons… voyons – plus explicite que parlez, voyez – révèle la puissance de l’épouse ], signifie qu’elle est une violence susceptible de susciter une violence réactive plus forte et dont la faiblesse de Chrysale est l’effet théâtral.

*Il le dénonce à maintes reprises sur le mode comique (L’Ecole des femmes, Les Fourberies de Scapin, l’Avare, Le Bourgeois gentilhomme…) et tragique (Tartuffe, Dom Juan).

Le conseil tout diplomatique d’Ariste [Oui ; mais pour appuyer votre consentement / Mon frère, il n’est pas mal d’avoir son agrément (…)] et sa tentative d’objection [«  Je réponds de ma femme, et prends sur moi l’affaire » /« Mais… »], se heurtent à la même mécanique de déni que celle de Bélise [« Vous moquez-vous ! Il n’est pas nécessaire… /  « Laissez faire, dis-je… »].

Si le comique est absent, c’est qu’à la différence de l’idée fixe purement théâtrale de la sœur, la mécanique de Chrysale n’est ni d’essence théâtrale ni plaquée sur du vivant : elle est celle d’un pouvoir monarchique masculin appliqué à la vie réelle de ceux qui sont des sujets (soumis), surtout les femmes. 

La scène se termine donc sur l’annonce de l’incertitude de l’acte :

                                            C’est une affaire faite,

                            Et je vais à ma femme en parler sans délai.

En parler – et non « informer » (ex : « Je vais en informer ma femme sans délai ») – qui reprend le mot d’Ariste est contradictoire d’ « une affaire faite ».

Les mots d’autoritarisme formel sont l’expression de la faiblesse caractérisée par le rejet, bien connu et que produit la peur, des mots du réel : Chrysale empêche son frère de terminer les phrases qui ont sa femme pour objet et c’est précisément la problématique du langage que choisit Molière pour introduire (scène 6) le personnage de l’épouse (Philaminte), d’abord, par le biais, (scène 5) de la parole vraie en tant qu’elle est, dans sa forme spontanée, ici campagnarde, celle d’un réel social.

Martine, la servante de cuisine, vient déplorer son sort,

                     Ma voilà bien chanceuse ! Hélas ! l’an dit bien vrai :

                           Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage,

                              Et service d’autrui n’est pas un héritage.

avant d’en dévoiler la cause « Madame me chasse (…) On me menace, / Si je ne sors d’ici, de me bailler cent coups. »

La réponse de Chrysale

                          Non, vous demeurerez, je suis content de vous.

                          Ma femme bien souvent la tête un peu chaude,

                                          Et je ne veux pas, moi…

indique que sa préoccupation n’est pas la situation de Martine – il ne s’intéresse pas d’abord à la cause du renvoi – mais bien son rapport à sa femme, dont l’entrée retentissante s’oppose au « moi » interrompu dont la puissance proclamée se heurte à celle, violente, d’un acte effectué : la scène suivante (6) va expliciter le rapport entre le mari et sa femme.

Laisser un commentaire