Après la très courte première scène (4vers) de l’acte II – on comprend que Clitandre, depuis la coulisse, demande à l’oncle d’Henriette d’intervenir en sa faveur – la deuxième présente Ariste et Chrysale, les deux frères de Bélise, dont le choix des deux noms est significatif des intentions de Molière.
Ariste – que Clitandre vient de solliciter – , vient du grec aristos, superlatif de l’adjectif agathos (bon). En tant que le meilleur, il est le porte-parole de l’auteur.
Chrysale – le père d’Henriette et Armande – est construit sur chrusos (l’or) dont la propriété de solidité, de stabilité est comme dissoute par le suffixe -ale. On sait que ce n’est pas lui qui détient l’autorité. On est comme avec du plaqué or.
Avant de l’informer, Ariste entreprend de le questionner sur Clitandre. Chrysale répond qu’il l’apprécie, et d’autant plus que son père a été un de ses amis :
(…) Je connus feu son père en mon voyage à Rome (…)
C’était, mon frère, un fort bon gentilhomme (…)
Nous n’avions alors que vingt-huit ans,
Et nous étions, ma foi ! tous deux de verts galants (…)
Nous donnions chez les dames romaines,
Et tout le monde là parlait de nos fredaines :
Nous faisions des jaloux. (…)
Tout se présente donc bien – aucun problème avec la sexualité – et Ariste va pouvoir l’informer des intentions de Clitandre. Mais comme la problématique de la pièce est grave– on n’est pas au théâtre de boulevard –, Molière va dresser deux obstacles d’importance très différente chargés de contrarier le schéma habituel du roman à l’eau de rose, même si on sait qu’ils seront surmontés – il s’agit d’une comédie.
Le premier est le retour de Bélise dont Molière va décrire la névrose jusqu’au seuil du tragique qu’il ne franchit toujours pas. La comique fonctionne de la même façon : comme les dénégations de Clitandre, les faits qu’Ariste oppose à son délire (elle prétend être aimée de tous les hommes qu’elle connaît) sont réinterprétés de manière systématique et mécanique.
Le moyen théâtral imaginé par Molière pour interrompre un discours dont les mots sont vidés de sens, est, en écho, son ignorance d’un nom – chimères – qu’elle ressent comme un outrage qu’elle va utiliser comme porte de sortie – ici matérielle. [ Marcel Carné utilise le même procédé dans Hôtel du Nord pour une porte de sortie, elle, psychologique : « J’ai besoin de changer d’atmosphère, et mon atmosphère, c’est toi ! » déclare Edmond (Louis Jouvet) à Raymonde (Arletty) qui rétorque : « C’est la première fois qu’on me traite d’atmosphère ! (…) Atmosphère ! Atmosphère ! est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » ]
Ariste
Ma foi ! ma chère sœur, vision toute claire.
Chrysale
De ces chimères-là vous devez vous défaire.
Bélise
Ah, chimères ! ce sont des chimères, dit-on !
Chimères, moi ! Vraiment chimères est fort bon !
Je me réjouis fort de chimères, mes frères,
Et je ne savais pas que j’eusse des chimères.
Chrysale conclura au début de la scène suivante : Notre sœur est folle, oui.
Lui n’est pas fou, mais il a peur, et c’est ce qui va contribuer à la création du second obstacle, d’une tout autre nature.