Molière – Les Femmes savantes (11)

Dans son essai (Le Rire) Bergson explique que le rire est provoqué par du « mécanique plaqué sur du vivant ».

Ainsi, le rire que suscite en première réaction le piéton qui heurte un poteau ou glisse sur une peau de banane est un moyen de défense contre ce qu’il adviendrait de l’humanité si ces gestes non contrôlés devenaient la règle générale : la réaction par le rire – exclusivement humain – rejette une mécanique contraire à la souplesse, à la plasticité de l’esprit humain qui, pour survivre, doit éviter les deux obstacles.

Dans la scène IV qui clôt le premier acte, Molière présente une autre expression de l’égarement du féminisme dans le rejet de la sexualité. Après le mépris du corps  (Armande), une forme idéalisée d’une nymphomanie qui s’ignore,  incarnée par la tante d’Henriette qu’il a nommée Bélise – une synthèse possible de bêler et de bêtise – et qui la manifeste par la mécanique de l’idée fixe.

Henriette est sortie.

                                                     Clitandre

                       Souffrez, pour vous parler, Madame, qu’un amant

                            Prenne l’occasion de cet heureux moment,

                          Et se découvre à vous de la sincère flamme…

À cette exaltation – on a vu ce qu’elle signifie du manque de maturité masculine – répond l’expression tout aussi exaltée d’une monomanie déclenchée par les mots amant, heureux moment, flamme qui suffisent à constituer des preuves d’amour.

                                                        Bélise

                 Ah ! tout beau… gardez-vous de m’ouvrir trop votre âme ;

                          Si je vous ai su mettre au rang de mes amants,

              Contentez-vous des yeux pour seuls truchements [interprètes],

                       (…) Aimez-moi, soupirez, brûlez pour mes appas,

                         Mais qu’il me soit permis de le savoir pas. (…)

Le personnage fut interprété par la sœur de Madeleine Béjart qui était alors âgée de 48 ans, et on peut facilement imaginer le ton que Molière lui demanda d’adopter.

Le comique vient de la confrontation de plus en plus forte entre ce qui apparaît comme une obsession – confirmée au début de l’acte II – et l’impuissance de la parole : tout ce que Clitandre s’évertue à lui expliquer pour lui prouver qu’elle se méprend est retourné comme « preuve », un déni mécanique, de fond tragique, exprimé sur le mode de la légèreté en ce sens qu’est exclue toute souffrance ressentie ou évoquée.

Bélise sortie, Molière fait reprendre par Clitandre le mot d’Henriette « Diantre soit de la folle avec ses visions ! » qui prend dans l’instant le ton de la comédie.

L’acte I a présenté deux personnages féminins exaltés dont la perturbation, traitée sur deux modes différents, est mise en rapport avec le personnage masculin lui aussi exalté, la lucidité et l’équilibre étant représentés par le troisième personnage féminin.

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