Molière précise la problématique avec cette demande d’Henriette et la réponse de Clitandre :
Je voudrais bien vous voir pour elle [ma mère], et pour ma tante [Bélise, la sœur du père],
Une âme, je l’avoue, un peu plus complaisante,
Un esprit qui, flattant les visions du leur,
Vous pût de leur estime attirer la chaleur.
[Elle en fournira un peu plus loin la justification par les codes du protocole amoureux :
Un amant [celui qui aime et est aimé] fait sa cour où s’attache son cœur,
Il veut de tout le monde y gagner la faveur ;
Et, pour n’avoir personne à sa flamme contraire,
Jusqu’au chien du logis, il s’efforce de plaire.]
Sa demande n’est pourtant pas de l’ordre de la stratégie banale qui répond à la banalité des codes, puisqu’il s’agit de flatter des visions.
Or, ces visions, signes de déséquilibre et qui sont aussi celles d’Armande, n’ont pas empêché le désir de Clitandre – désir toujours là (cf.8).
La demande Henriette – sous le couvert de la mère et de la tante qui, elles, ne sont pas des objets de désir – concerne donc une contradiction et c’est précisément le moyen théâtral choisi par Molière pour préciser la problématique du féminisme.
Clitandre
Mon cœur n’a jamais pu, tant il est né sincère,
Même dans votre sœur flatter leur caractère,
Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût.
Je consens qu’une femme ait des clartés de tout ;
Mais je ne lui veux point la passion choquante
De se rendre savante afin d’être savante.
La contradiction entre son désir pour Armande et « les femmes docteurs ne sont point de mon goût » est l’expression d’une dialectique qui touche à l’être féminin dans un cadre idéologique et social qui n’est pas seulement celui 17ème siècle (cf. la reconnaissance, au milieu du 20ème siècle, du droit de voter, d’ouvrir un compte bancaire…).
Le discours de Clitandre est un élément du processus dialectique dont l’élément premier est la position patriarcale et misogyne qu’incarnera Chrysale (le mari et le père), et contre laquelle s’est construit le discours féministe dans une démesure égale à celle qui l’a suscité.
Si « je consens / je ne lui veux point » témoigne de la prégnance de ce discours patriarcal, « qu’une femme ait des clartés de tout » indique une ouverture en même temps que « se rendre savante afin d’être savante » rappelle – cf. Rabelais et Montaigne – la nature du savoir.
Trissotin qu’introduit alors Molière est un autre élément de la dialectique en tant qu’il est un homme :
(…) Son Monsieur Trissotin me chagrine, m’assomme,
Et j’enrage de voir qu’elle [l’épouse/mère]estime un tel homme (…)
C’est donc l’élément masculin qui vient s’intégrer dans la problématique, autrement dit, le féminisme n’est pas qu’une affaire de femmes.
La fin de la scène est une illustration du côté passionné (« J’enrage »), sensible, « féminin » de Clitandre (opposition avec andre = mâle) et celui, calme et rationnel, « masculin », gentiment moquer, d’Henriette (opposition avec la légèreté du suffixe), avant l’entrée de la tante, Bélise, pour une scène d’anthologie.