Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (8)

Quelle solution possible pour cette femme dont l’attitude a conduit l’homme qui l’aimait à lui révéler sa misère affective, et devant celle qu’il aime désormais ?

Molière choisit de ne pas limiter le discours à la seule explication – il pourrait clore la scène par le départ d’une Armande vexée, en colère, peu importe – mais de le conclure par une demande très intéressante non seulement par son objet mais par sa tonalité :

                           Et j’ose maintenant vous conjurer, Madame,

                          De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme,

                               De ne point essayer à rappeler un cœur

               Résolu de mourir dans cette douce ardeur. [pour Henriette].

Ce qu’il lui dit par cette supplication forte (conjurer), c’est que son désir pour elle est intact.

Elle n’entend pas.

                      Eh ! qui vous dit, Monsieur, que l’on ait cette envie,

                                  Et que de vous si fort on se soucie ?

                             Je vous trouve plaisant de vous le figurer,

                                Et bien impertinent de me le déclarer.

Elle n’entend pas parce qu’elle ne peut pas entendre – d’où la rupture.

En même temps que la souffrance perceptible derrière l’ironie qui sonne faux – comme le rire du pendu –, sa réaction de surdité, pathétique, dit que l’interdit du désir bloque l’intellect.

La mutilation du corps est aussi la mutilation de l’esprit, et elles se nourrissent l’une l’autre.

Elle tente de reprendre la main en déplaçant l’objet sur le terrain du « droit familial » :

                          Sachez que le devoir vous soumet à leurs lois,

                     Qu’il ne vous est permis d’aimer que par leur choix,

                           Qu’ils ont sur votre cœur l’autorité suprême,

                          Et qu’il est criminel d’en disposer vous-même.

Par la dureté des mots qu’il lui met dans la bouche  (soumet, autorité suprême, criminel), Molière rappelle une réalité qu’il n’accepte pas et souligne la faillite d’Armande réduite à recourir au rapport de force. Ce faisant, elle s’exclut du champ affectif.  

La fin de la scène est tragique, à la fois par le même déni,

                                                     Armande

                           Vous triomphez, ma sœur, et faites une mine

                               À vous imaginer que cela me chagrine.

la même triste ironie,

                              (…)  Votre petit esprit se mêle de railler,

                    Et d’un cœur qu’on vous jette on vous voit toute fière.

auxquels Henriette oppose le réel

                       Tout jeté qu’est ce cœur, il ne vous déplaît guère ;

                          Et si vos yeux sur moi le pouvaient ramasser,

                          Ils prendraient aisément le soin de se baisser.

qui provoque le départ d’Armande.

Armande est la première figure « savante » des femmes de la famille. Nous avons vu que la perturbation dont elle est affectée  (rejet de la sexualité) est justifiée par un discours philosophique  (rapport hiérarchisé entre l’esprit/âme et le corps) qui coïncide avec celui de la religion que Molière ne nomme pas – il a dû lutter pendant quatre ans pour faire jouer son Tartuffe que l’église avait réussi à faire interdire.

En n’expliquant pas le mépris d’Armande pour le mariage par les conditions d’arrangement qu’il a par ailleurs régulièrement dénoncées dans son théâtre,  il indique que son « féminisme », douloureux, est l’expression d’un problème d’une autre nature.

Les deux scènes suivantes, qui fournissent les dernières informations en terminant l’acte 1 permettent d’entrevoir un début d’explication.

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