Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (7)

                                                      Scène II

Entre avec lui la tragédie.

                                                     Henriette

                          Pour me tirer d’un doute où me jette ma sœur,

                        Entre elle moi, Clitandre, expliquez votre cœur ;

                       Découvrez-en le fond, et nous daignez apprendre

                       Qui de nous à vos vœux est en droit de prétendre.

Il y a dans l’acte 2 de Dom Juan une scène analogue. Dom Juan a successivement promis le mariage à deux paysannes, Mathurine et Charlotte, et elles lui demandent de déclarer, devant elles, laquelle il va réellement épouser : il s’agit là d’une situation à la fois burlesque et baroque en ce sens que rien du récit n’est « vrai », une manière de représenter comment l’absolutisme aristocratique pervertit la parole.

Ici, la scène est d’ordre tragique.

Ce qui est en jeu, Armande l’a signifié dans la scène précédente, c’est sa vie dont le sens est déterminé par une philosophie bancale à laquelle son rapport avec Clitandre a donné une apparence d’équilibre  : s’il la rejette tout s’effondre et d’autant plus douloureusement que l’image de sa ruine est renvoyée par sa sœur.

C’est pourquoi elle tente d’empêcher le discours du réel qu’elle a toujours fui :

                            Non, non ; je ne veux point à votre passion

                                Imposer la rigueur d’une explication ;

                         Je ménage les gens, et sais comme embarrasse

                                Le contraignant de ces aveux en face.

La réponse de Clitandre est d’ordre tragique en ce sens qu’elle révèle sans filtres le processus de destruction mis en route par Armande qui l’a conduit à se tourner vers Henriette :

                        (…) Qu’à nulle émotion cet aveu ne vous porte :

                            Vous avez bien voulu les choses de la sorte.

                       Vos attraits m’avaient pris, et mes tendres soupirs

                          Vous ont assez prouvé l’ardeur de mes désirs ;

                      Mon cœur vous consacrait une flamme immortelle ;

                    Mais vos yeux n’ont pas cru leur conquête assez belle,

                       J’ai souffert sous leur joug cent mépris différents,

                     Ils régnaient sur mon âme en superbes (fiers] tyrans,

                          Et je me suis cherché, lassé de tant de peines,

               Des vainqueurs plus humains et de moins rudes chaînes.(…)

Le langage que Molière met dans sa bouche est aussi celui de la préciosité, une manière de faire comprendre que s’il a été humilié, ce n’est pas à cause de ses actes ou ses paroles – il n’a rien du « machiste » – mais parce qu’il est un homme.

Autrement dit, le « féminisme » d’Armande est révélateur d’un problème qui n’a pas à voir, du moins directement, avec son statut de femme.

Autrement dit encore, Armande n’est pas une femme féministe du 17ème siècle.

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