Molière – Les Femmes savantes et le féminisme (6)

Comment concilier le rejet de la sexualité et l’intérêt pour un homme ? Telle est la question posée à Armande. Elle diffère radicalement de celle qu’Elmire oppose à Tartuffe qui veut la contraindre à un rapport sexuel, à savoir comment le concilier avec la spiritualité qui rejette le corps, d’autant qu’il s’agirait d’un adultère ?

Ici, il ne s’agit pas d’hypocrisie mais de souffrance.

– Première tentative d’échappatoire par la construction philosophico-religieuse  :

                                                     Armande

                             Cet empire que tient la raison sur les sens

                          Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens,

                             Et l’on peut pour époux refuser un mérite

                            Que pour adorateur on veut bien à sa suite.

Sont visés le cartésianisme discriminant (1ervers) et le discours religieux (encens, adorateur) qui l’ont conduite dans l’impasse de la préciosité, une perversion de l’amour dont Henriette rappelle la dimension corporelle ;

                              Je n’ai pas empêché qu’à vos perfections

                                    Il n’ait continué ses adorations ;

                       Et je n’ai fait que prendre, au refus de votre âme,

                       Ce qu’est venu m’offrir l’hommage de sa flamme.

Au langage religieux-précieux de sa sœur dont elle reprend le vocabulaire (perfections, adorations, âme) elle oppose le mot qui suffit à renverser l’édifice : flamme (contre âme) est l’expression convenue de la force du désir – les amants brûlent au 17ème siècle.

Armande tente alors de sortir de l’impasse où elle s’est enfermée elle-même en essayant de faire entrer Clitandre dans le cadre tordu qu’elle s’est construit. Elle va lui prêter le discours correspondant à sa conception pervertie de l’amour.  D’où…

– Seconde tentative, d’abord par l’insinuation du doute,

                                    Mais à l’offre d’un amant dépité

                            Trouvez-vous, je vous prie, entière sureté ?

                        Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte,

                    Et qu’en son cœur pour moi toute flamme soit morte ?

puis, après l’objection de la confiance toute simple – antinomique de la préciosité,

                                                     Henriette

                           Il me le dit, ma sœur, et, pour moi, je le crois

par l’interversion naïveté/lucidité, facteur d’auto-persuasion   :

                                                     Armande

                    Ne soyez pas, ma sœur, d’une si bonne foi [crédulité],

                      Et croyez, quand il dit qu’il me quitte et vous aime,

                         Qu’il n’y songe pas bien et se trompe lui-même.

Molière conduit ainsi son personnage jusqu’au seuil du délire – Clitandre lui sert encore de garde-fou – qu’a déjà franchi (on le découvrira plus loin) Bélise.

Cette première scène dite d’exposition [elle doit fournir au spectateur les informations essentielles relatives au discours et au récit de la pièce] se termine par l’entrée de Clitandre.

                                                     Henriette

                         (…) Je l’aperçois qui vient, et sur cette matière

                             Il pourra nous donner une pleine lumière.

On va donc découvrir s’il est l’homme tordu d’Armande, ou l’homme droit d’Henriette.

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