La méchanceté

Comment je m’en sors ? La question, volontairement brute, est celle que me pose l’état du monde dès que j’ouvre les yeux et les oreilles. L’Ukraine, l’Iran, les Palestiniens – pour m’en tenir au plus hurlant – mais aussi les conditions dans lesquelles sont extraites en Afrique les terres rares indispensables à nos smartphones (reportage sur Arte), mais encore, à la frontière de la Birmanie et de la Thaïlande, l’asservissement par des criminels chinois associés à des milices birmanes de centaines de personnes qu’ils attirent par des offres d’embauches et qu’ils obligent en les séquestrant à trouver sur l’Internet des proies pour des escroqueries financières (37 milliards de dollars par an, selon l’ONU).

Et je peux aligner pratiquement sans fin les exemples de la méchanceté humaine dans l’infiniment grand et l’infiniment petit du monde actuel.

Je viens de relire le chapitre 6 (livre II) des Essais que Montaigne a intitulé « Des coches » (l’équivalent de nos voitures).

Il faut l’imaginer dans sa tour-librairie (bibliothèque) – la seule construction d’origine à côté du château reconstruit, aux poutres gravées de citations grecques et latines, la plume à la main, lisant et écrivant, alors que le pays est ravagé par les guerres de religion, une épidémie de peste, et qu’il a appris le massacre des Amérindiens par les Européens.

Toutes choses égales, c’est le même monde de violence, de cruauté, de méchanceté, qu’il connaît bien pour avoir assisté lui-même à la mise à mort d’un hérétique brûlé vif, exercé deux mandats de maire de Bordeaux, avoir servi d’intermédiaire entre catholiques et protestants au péril de sa vie, avoir été attaqué par des bandits de grand-chemin, dépouillé et laissé en vie grâce à sa « bonne mine » et à sa capacité à conclure un pacte de rançon avec ses agresseurs.

Dans sa tour, libéré de tout souci financier, il s’en sort non par des concepts, des constructions théoriques, mais, à partir d’événements et de faits, par la pensée écrite sans cesse relue, corrigée, rectifiée, enrichie, et jusqu’à sa mort.

Un travail de pensée inductive.

Dans ce chapitre, il part des coches – il explique pourquoi il n’aime pas les utiliser – et aboutit…  aux massacres des peuples et des rois du Mexique et du Pérou : « Jamais l’ambition, jamais les inimités publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à si horribles hostilités et calamité si misérables ».

Il est l’écrivain du passage de la pensée : le coche, c’est aussi le char royal, mais le char royal, c’est le roi, mais le roi, c’est ce qu’il devrait être « À le prendre exactement, un roi n’a rien proprement sien ; il se doit soi-même à autrui » et qu’il n’est pas, sauf, en l’occurrence le roi du Mexique et celui du Pérou dont il peint la dignité et le courage au moment où ils sont cruellement assassinés (en particulier le supplice du grill) par les chrétiens venus les convertir et prendre leur or.

L’écriture comme moyen d’évacuer un malaise sans utilité.

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