J’en commence la construction par ces deux questions, voulues à dessein limites :
– dans sa réalité matérielle de machine construite par l’homme, est-ce que l’IA pourra décider d’appuyer sur le bouton marche/arrêt ?
– est-ce qu’elle pourra se construire elle-même ?
Dans la connaissance du corps à des fins médicales, l’IRM est un outil qui permet des explorations décisives auxquelles l’IA va apporter, s’il ne les apporte déjà, des compléments tout aussi décisifs.
La différence entre IRM et IA tient dans le « I » : Imagerie pour l’une, Intelligence pour l’autre, à savoir la capacité de combiner des données pour produire un discours. Si l’IRM produit une Image qui doit être lue et interprétée, l’IA est capable de lire et interpréter l’Image.
Est-ce que l’homme qui, aujourd’hui, lit l’Image pourra, demain, se contenter de la lecture qu’en aura faite l’IA ? Est-ce que l’homme qui écrit l’ordonnance pourra se contenter d’imprimer celle de l’IA ? Et est-ce que l’opération médicale pourra être réalisée par le robot dirigé par l’IA ?
En d’autres termes, l’espace qu’ouvre le I de l’IA ajoute au vertige qu’ouvre celui de la pensée humaine s’explorant elle-même la dimension jusqu’ici mythologique ou littéraire de la créature échappant à son créateur : Adam et Ève (Dieu), l’Apprenti sorcier (Goethe) et la créature de Frankenstein (Marie Shelley) acquiescent ostensiblement.
Je bascule dans l’essentiel, avec l’exemple de la confrontation – organisée par l’Obs – entre Hervé Le Tellier (écrivain, auteur notamment de L’Anomalie – prix Goncourt 2020) et l’IA. Objet : écrire une fiction policière de trois mille signes dont la première phrase serait : “Il aperçut dans son bureau le corps sans vie de l’écrivain” et la dernière : “‘Tout est pardonné’, pensa-t-elle avant de disparaître”.
L’écrivain et la machine composèrent. L’écrivain lut le texte de la machine et eut ce commentaire spontané : Oh, la vache ! – Entre parenthèses, il y a là un sujet de réflexion sur l’utilisation métaphorique de cet animal, au singulier et au pluriel.
J’ai lu le texte de la machine dont rien n’indique qu’il n’est pas écrit par une intelligence humaine. Et c’est là, à mon sens, que se trouve le problème essentiel : quant au résultat obtenu, qu’est-ce qui différencie Le Tellier de la machine IA ?
Rien. Rien qui, pour ce texte d’imagination/création, permette de distinguer l’un de l’autre.
Il y a là quelque chose qui échappe, bien au-delà de mes deux questions-limites de technologie et de science-fiction.
Comme les autres, la machine IA a été conçue, créée et mise en route sans construction de problématique associée, avec la différence que sa spécificité – contenue dans ce qui échappe – nous pose avec plus de gravité tragique, la question de la spécificité humaine.
Elle la pose comme l’a posée et la pose toujours, et pour le même objet, l’implosion de l’expérimentation communiste (fin des années 1980) et dont nous refusons toujours de considérer que l’émergence concomitante du « terrorisme » (étiquette vide de sens) et le renouveau planétaire de l’idéologie d’extrême-droite en sont les corollaires de désespérance.
Est-ce que ce refus – un des signes du déni d’identification et de traitement de notre spécificité – est constitutif de qui nous sommes dont l’IA serait, non la métaphore, mais le dernier miroir ?