L’instant de ma mort – Maurice Blanchot – bilan (2 – fin)

La lecture d’un texte littéraire, de tout objet d’art, implique l’entrée dans un espace autre que celui du réel quotidien et le renoncement à l’immédiat. Une suspension de la compréhension ordinaire. Il ne viendrait à l’idée de personne de critiquer La Fontaine pour avoir fait dialoguer un corbeau et un renard.

On sait qu’en décidant de lire un récit littéraire, on décide en même temps de se confronter à un discours qu’il faut décrypter. L’un et l’autre sont indissociables.

Il m’est arrivé de présenter mon explication de ce qu’est la poésie avec la lecture de la fable Le corbeau et le renard et celle du sonnet dit en -yx de Mallarmé (« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx… ») (cf. article : Littérature 4 – Mallarmé – 14/06/2020)

A la différence de la fable, le poème de Mallarmé est incompréhensible à la première lecture, encore qu’« un arbre perché » (« Maître corbeau sur un arbre perché ») ne soit pas toujours immédiatement compris – après tout, un arbre pourrait bien être perché, non ?

De ce point de vue, L’instant de ma mort écrit 50 ans après l’événement qui lui sert de support, est le récit d’un événement autre que celui de 1944 – il pourrait être fictif. Peu importe.

Mais pour quel discours ?

J’ai relu le texte.

Si je n’accroche pas, c’est à cause de ce que je sens comme l’absence d’un discours. Ou une pauvreté. Ou plutôt, un discours portant sur la périphérie, centrifuge.

D’où les distorsions relevées au fil de l’analyse,  comme le serait un nu d’atelier dans le Guernica de Picasso ou une notice sur les fleurs, dans La rose et le réséda d’Aragon.

Pourtant, l’écriture de ce qui ne peut être écrit – la mort imposée, imminente, sur le point d’advenir – est un objet d’une belle épaisseur, surtout dans le contexte que l’on sait.

Ainsi, je ne perçois pas, ou si peu, un vrai, dans le pas vrai qu’est, comme tous les autres, cet objet littéraire.

J’ai trouvé dans mes lectures sur Internet cette confidence que Blanchot fit à Derrida, en 1994 : « Le 20 juillet, il y a cinquante ans je connus le bonheur d’être presque fusillé. Il y a vingt-cinq ans, nous mettions nos pas sur la lune. »

La première phrase a cette même résonance que je n’aime pas : « le bonheur d’être presque fusillé. » situe dans l’instant (être) alors que « presque » implique nécessairement l’après (avoir été).  En cohérence avec ce qu’il explique dans L’instant de ma mort  (« légèreté extraordinaire, une sorte de béatitude (rien d’heureux cependant) – allégresse souveraine ? » (11)  « presque » ne va pas, il est même contradictoire avec ce qui a été ressenti alors que la fusillade était certaine.

Comme il ne peut pas s’agir d’une maladresse, mais d’un choix, que signifie cet oxymore (alliance de deux mots au sens contradictoire : bonheur / fusillé) sinon celui du jeu – le corollaire du refus du discours?

Quant au rapprochement avec le voyage sur la lune, sans relation explicitée, il s’agit d’une autre figure de style appelée anacoluthe (= absence de lien)  employée ici pour souligner un double incroyable analogue (la non fusillade, marcher sur la lune)… alors que la première phrase est centrée sur un sentiment de bonheur, que son identification à l’exploit technique appauvrit, s’il ne l’invalide. J’ai vu à la télévision les premiers pas d’Armstrong. Émerveillement, sans aucun doute, bonheur, non.

Je rencontre dans cette littérature un intellectualisme que je n’aime pas, sans doute, parce qu’à la différence du poème (que j’aime) de Mallarmé, par exemple, le texte raconte un événement réel, concernant le nazisme et la Résistance, l’un et l’autre absolument antinomiques du jeu.

L’esthétique n’est pas dissociable de l’éthique – je ne parle pas de morale – autrement dit, me référant à Spinoza, la construction du rapport le plus adéquat possible – dans tous les modes d’expression –  avec ce qui constitue le vivant, dont son rapport avec la mort qu’il contient. [Il y a une esthétique de la mort – les cérémonies nazies à Nuremberg, la littérature raciste, antisémite (cf. Céline) – qui inverse le rapport et rejette ainsi l’idée même d’éthique.]

Si je suis sensible à l’esthétique du langage de Blanchot, je la perçois comme détachée de l’éthique, ou l’affleurant seulement, comme s’il avait peur – cf. « « Je ne chercherai pas à analyser » (11). L’analyse ne passe pas nécessairement par un discours théorique. Par exemple, L’Ombilic des Limbes, ou encore, Le théâtre et son double, d’Antonin Artaud.

Blanchot est passé de la droite extrême, pétainiste avant les lois antijuives,  – avec, et c’est très important, le rejet de Hitler et du nazisme – à la gauche extrême.

Est-ce que le point de contact entre ces deux extrémismes politiquement contradictoires, n’est pas la peur de l’analyse essentielle – celle de la spécificité humaine – qui conduit à se réfugier dans les expressions politiques les plus radicales, comme on crie pour ne pas vouloir entendre ?

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