L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (6)

Il va être fusillé quand survient le « miracle » :

« À cet instant, brusque retour au monde, éclata le bruit considérable d’une proche bataille. Les camarades du maquis voulaient porter secours à celui qu’ils savaient en danger. Le lieutenant s’éloigna pour se rendre compte. Les Allemands restaient en ordre, prêts à demeurer ainsi dans une immobilité qui arrêtait le temps. »

Là encore, la phrase n’est pas celle du simple récit : la proposition elliptique du verbe (brusque retour au monde), la postposition du sujet (le bruit) et l’antéposition de l’adjectif (proche)  sollicitent l’attention pour autre chose que le fait lui-même. L’équivalent mental de brefs « arrêts sur image » : ainsi, l’effet d’accélération dramatique de « À cet instant » (équivalent atténué du « soudain » purement narratif) est bloqué par la proposition elliptique qui suit.

L’instant – la mort imminente – est celui du monde intérieur du personnage qui n’est pas précisé : il n’y a ni « le jeune homme » ni le « je » de l’homme âgé : marque de la distanciation du tragique, corollaire de la « légèreté extraordinaire » antérieure. « Brusque retour au monde » (l’extérieur) indique le re-branchement du moi-mort-intérieur au vivant identifié avec la violence brute (« éclata ») mais que l’antéposition de l’adjectif atténue : « proche bataille » a la résonance du conte = c’est grave, oui, mais c’est comme si ce n’était pas vrai.

L’explication proposée par la phrase suivante (« Les camarades » et « celui » accentuent la distanciation) est comme fournie par un tiers qui serait là en surplomb pour rappeler le contexte et la situation de résistant du jeune homme – « porter secours », de basse intensité,  évoque plus la réponse à un incident qu’une action de guerre.

Le miracle est aussi ce qui conduit le lieutenant à ne pas commander le tir (une ou deux secondes) et à s’éloigner. « Pour se rendre compte » flotte aussi dans le même espace d’atténuation.

La dernière phrase évacue pratiquement le récit, en ce sens que la pensée sollicitée à la fin semble être celles des Allemands.

Ce qui est créé ici, comme l’ensemble du texte, c’est un objet littéraire, dont la fonction est de solliciter non l’empathie mais une démarche esthétique.

J’ai expliqué dans les articles précédents, et dans ma réponse à Robert, la gêne que je ressens parfois. Elle est liée, pour une part,  à ce que je sais de l’histoire personnelle de Maurice Blanchot. L’idée (la sienne), évoquée dans la dernière phrase de ma réponse, que « l’écrivain n’a pas de biographie » sera l’objet de la conclusion.

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