L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (4)

Les deux paragraphes qui suivent sont l’expression la plus significative de l’ambiguïté de l’écriture, entre authenticité et artifice littéraires, esthétique et paillettes.

Le premier.

« Je sais – le sais-je –que celui que visaient déjà les Allemands, n’attendant plus que l’ordre final, éprouva alors un sentiment de légèreté extraordinaire, une sorte de béatitude (rien d’heureux cependant),  – allégresse souveraine ? La rencontre de la mort et de la mort ? »

Le « Je » est celui de l’écrivain qui a choisi la distanciation par le dédoublement. Celui qui, là, dans le texte,  fait face aux fusils qui vont le tuer, n’est pas l’homme de 37 ans devenu celui de 87 ans qui raconterait un souvenir, mais l’homme de 37 ans recréé dans l’instant, pour la connaissance de ce que la fusillade mortelle interdit d’exprimer. Je le disais dans le premier article, l’instant de ma mort est un impossible. Ce qui est proposé n’est pas de l’ordre du récit autobiographique (dans le genre « voici ce que j’ai ressenti, éprouvé ») mais de la création littéraire : que peut le langage pour dire de ce qui, dans l’instant de ma mort, ne put pas être vécu autrement qu’en-dehors du « dicible » que permet le seul vivant ?

C’est un des objets de la littérature (cf. Proust) que de vivre totalement après coup, par récupération et recréation, ce qui, dans l’instant, n’a pu l’être que partiellement, superficiellement. La certitude de la mort – rien ne peut arrêter les balles – est l’équivalent tragique des affections ordinaires qui limitent la perception de l’instant qu’on vit, banal ou pas.

Rapporté à cet instant unique et ultime « Je sais » est le signe d’un essentiel non disparu. Mais l’entre-tiret – le sais-je – et l’absence du ? de la question produisent ce que je sens comme un inauthentique, un jeu :  « Je sais, mais je ne suis pas sûr de savoir et je ne suis pas sûr de n’être pas sûr » tel est pour moi le sens de cette construction bancale qui se veut profonde. Elle me produit une gêne, sinon une irritation, parce qu’elle ne correspond pas à la confidence « éprouva alors un sentiment de légèreté extraordinaire, une sorte de béatitude » que le passé-simple fait sonner juste et vrai en l’établissant comme une certitude (pas de refoulé enfoui), justifiant ainsi le « Je sais », et conférant au « savoir » par ses deux compléments la dimension de l’être global. (cf. Rimbaud : « Je sais les cieux crevant en éclairs… » – Le bateau ivre – articles 09/06/2024 etc.)

La parenthèse « rien d’heureux cependant » et le questionnement « allégresse souveraine ? » sont une invitation à penser ce que peut être cet état hors du cadre bien connu des couples « angoisse, peurs / courage, lâcheté ». Un juste et vrai que vient contrarier la question : « La rencontre de la mort et de la mort ? » : les deux articles définis créent ce que je ressens comme une problématique artificielle (« ma mort et la mort » ou l’inverse, serait une tout autre chose qui exclut la tentation de la fausse pudeur, sinon de la coquetterie), et invitent à plonger dans une pensée confuse.

Je retiens, de l’instant de la mort,  la possibilité du détachement.

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