Le récit se poursuit ainsi :
« Dans la grande maison (Le château disait-on), on frappa à la porte plutôt timidement. Je sais que le jeune homme vint ouvrir à des hôtes qui sans doute demandaient secours. Cette fois hurlement : « Tous dehors. » (p.7 – à propos du nombre de pages, j’ai corrigé une erreur liée à la pagination de l’éditeur : le texte est composé non de 17 pages mais de 9).
« Plutôt timidement » et l’interprétation « des hôtes qui sans doute demandaient secours » sont rendus surprenants par « Cette fois hurlement ». L’explication sera rétrospective : le soldat qui frappe n’est pas allemand mais un Russe de « l’armée Vlassov » (combattants hostiles au communisme, alliés de l’armée allemande) et le hurlement est celui d’un lieutenant nazi.
Quand même, l’image d’un soldat frappant timidement une porte ne va pas de soi. La certitude du « Je sais » [temps de l’écriture, cinquante ans plus tard] entrouvre une porte sur le rapport du jeune homme avec l’interprétation du réel – le coup de crosse contre la porte est plus vraisemblable – et ajoute au récit la dimension émotionnelle de la connaissance d’un moi rêveur qui n’a pas disparu cinquante ans plus tard, ne serait-ce que dans sa reconstruction.
Est-ce que le « honteusement » [« Un lieutenant nazi, dans un français honteusement normal, fit sortir d’abord les personnes les plus âgées (…) p.10] est le jugement du jeune homme ou celui de l’écrivain ? Rapportée à la maîtrise de la langue, quelle est la faute qui produit cette honte ? Et la honte pour qui ?
Sans doute un jugement de l’écrivain, si je considère le détachement du « jeune homme » : « Cette fois il (le lieutenant) hurlait. Le jeune homme ne cherchait pourtant pas à fuir, mais avançait lentement, d’une manière presque sacerdotale. » (10)
Sacerdotale, renvoie au prêtre (sacer : sacré / dare : donner). Le jeune homme a été et est peut-être toujours encore celui de la foi catholique nourrie des rituels peuplés d’hommes processionnant en soutanes et chasubles. Presque est la nuance apportée par l’écrivain qui tente de suggérer une explication, ou bien qui l’imagine.
Quand le lieutenant lui fait comprendre qu’il va être fusillé le « jeune homme » devient « l’homme déjà moins jeune (on vieillit vite)… » (10), ce qui donne maintenant à jeune une signification autre que celle de l’âge – « jeune homme » ne s’applique pas à un homme de 37 ans – et renvoie ainsi à la première phrase du texte.
Face au peloton, il obtient que sa famille retourne à l’intérieur de la maison, ce qu’elle fait en « un long et lent cortège, silencieux, comme si tout était déjà accompli. » (11)
La comparative conditionnelle [« comme si tout était déjà accompli »] est une scène-écho de la crucifixion du Christ : « Quand il eut pris le vinaigre, Jésus dit « Tout est accompli. » (Évangile de Jean – 19,30), une phrase que connaît tout chrétien, surtout quand il est un catholique fervent.
Est-ce est une pensée de « l’homme déjà moins jeune » ou une reconstruction de l’écrivain ?
Peu importe au fond puisqu’il s’agit de littérature.
Et peu importe encore si ce qui suit – à mon sens le plus important – retranscrit ou non le réel vécu alors par celui qui va être fusillé.