L’instant de ma mort – Maurice Blanchot (2)

J’ai précisé (article 1) quel était le contexte.

Supposons qu’il ne soit pas connu du lecteur (il n’y a aucune information sur la « quatrième de couverture ») pour lequel le titre L’instant de ma mort signifie que le texte sera écrit à la première personne, celle du sujet, réel ou fictif, de « ma mort ».

Il ouvre le livre et lit la première phrase :

« Je me souviens d’un jeune homme – un homme encore jeune – empêché de mourir par la mort même – et peut-être l’erreur de l’injustice. »

La distinction entre le narrateur et « un homme jeune » ne constitue pas un problème : regarder soi comme un autre et en faire objet d’étude est une démarche fréquente dans la littérature, et pas seulement dans la littérature.

La précision « homme encore jeune » transfère l’attention de jeune à homme et ouvre ainsi la réflexion sur ce qui, dans un contexte particulier, fait passer de l’un à l’autre,  et qui n’est pas l’âge mais la gravité de l’événement.

La pensée est donc ainsi sollicitée par ce qui ne sera donc pas un simple récit.

Ce que confirme « empêché de mourir par la mort même » qui résonne comme une énigme de type soit philosophique (quelle « mort » peut empêcher la mort ?) soit littéraire (la mort même serait la mort d’un autre survenant dans le contexte particulier du tribunal de « l’erreur de l’injustice »).

Énigme si étrange qu’elle paraît à la frontière de l’artifice.   

Quand j’ai ouvert le livre, je savais quel était le contexte et j’ai hésité. Surtout à cause de la distorsion, du moins apparente en première impression,  entre la résonance de la mort même (= intérieur/discours) et l’erreur de l’injustice (= extérieur/récit), renforcée par le « peut-être » : « Je me souviens » ne suffit pas à expliquer l’incertitude puisque la cause objective de la non-fusillade, donc de la mort qui n’est pas survenue, est extérieure (cf. article 1).

Il faut alors inverser ce qui semblait intérieur /discours et extérieur /récit, avec pour effet l’impression renforcée de l’artifice.

Car, le récit simplement narratif à partir duquel peut se construire la littérature est celui-ci  : si je n’ai pas été fusillé, c’est grâce à une action de Résistance voisine et… peut-être…  mais comme il ne s’agit pas de procès mais de guerre, quelle est cette erreur de l’injustice – l’injustice en tant que concept ? mais en référence à quoi ? –  et quelle mort le fait que l’injustice soit une erreur – si c’est bien cela – empêcherait-elle ? Ou alors, si ce n’est pas l’erreur produite par l’injustice (génitif subjectif), s’agit-il de l’erreur qui produit une injustice (génitif objectif) ? Mais quelle erreur ?

L’ignorance ou la connaissance du contexte ne change rien à la difficulté de compréhension.

Je suis prêt à entrer dans le discours /récit qui dit que la mort n’est pas un corps simple, mais la complexité artificielle des mots et des formules ne constitue ni la philosophie ni la littérature.

Dans la première impression du commencement.

Comme il s’agit d’une expérience effroyable, je suis aussi prêt à considérer que ce qui a des allures d’artifice pourrait être, par le procédé de la distanciation,  et après tant d’années, une expression de la pudeur.

La suite le dira.

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