Le titre renvoie à un impossible. Écrire l’instant de sa mort ne peut pas être un présent. Il peut être l’instant d’avant quand le moment de la mort est connu.
En témoignent, entre autres, les lettres de Guy Môquet et de Missak Manouchian.
Le premier fut le plus jeune (20 ans) du groupe des 27 otages fusillés à Chateaubriant par les nazis le 22 octobre 1941 (les 21 autres le furent à Nantes et à Paris), en représailles de la mort d’un colonel nazi tué à Nantes par des résistants communistes.
Le second, ouvrier et poète arménien, fut le chef du groupe de résistance MOI (main-d’œuvre immigrée) – ceux de l’Affiche rouge – fusillé par les nazis avec ses camarades le 21 février 1944 au Mont-Valérien – la seule femme du groupe, Olga Bancic sera guillotinée quelques mois plus tard en Allemagne.
Quelle que soit la poussée émotionnelle, ces lettres, écrites quelques heures avant l’heure connue de la mort, sont, dans le cadre de l’engagement militant, celles de la pensée tournée vers l’autre (la famille, les proches).
Le texte de Maurice Blanchot est celui d’un après la mort attendue qui n’est pas survenue. A la différence des lettres, il est une création littéraire, plus exactement une recréation de l’instant, tournée vers soi.
Ce très court récit (9 pages) fut en effet écrit une cinquantaine d’années après l’événement qui se déroule en 1944, à Quain (Saône-et-Loire) où M. Blanchot est né 37 ans plus tôt : placé devant le mur de la maison familiale, il va être fusillé par les soldats d’une unité de l’armée allemande en difficulté après le débarquement allié de juin. Sollicité par une attaque de maquisards toute proche, le lieutenant qui commande le peloton, s’éloigne un moment, et un des soldats, russe, incite le jeune homme à s’enfuir.
Cinquante ans après, l’homme âgé (87 ans) raconte comment l’homme jeune qu’il était alors vécut cet instant.
Le récit est tourné vers soi parce que la mort annoncée qui ne s’est pas produite est, plus qu’un support, un constituant de la pensée de sa mort pour le vivant qui ne sait pas quand.
Et nous, qui lisons les lettres, ce texte, cherchons ce qui pourrait nous correspondre dans la pensée où nous sommes, nous aussi, nous tous, de notre mort : qu’est-ce que peut nous apprendre l’expérimentation de l’instant qui précède ce qui va avoir lieu, là, maintenant, sans le moindre doute, et de la recréation de l’instant qui précède ce qui allait se produire mais ne s’est pas produit ?
Pour les lettres, je dirais que c’est presque simple : l’acceptation.
Est-ce qu’il y a un rapport entre l’engagement (communiste, résistant) et la maîtrise des émotions de Guy qui s’adresse une dernière fois à « Ma petite maman chérie, Mon tout petit frère adoré, Mon petit papa aimé » et de Missak qui s’adresse une dernière fois à « Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée » ?
Eux, et bien d’autres (cf. le site du gouvernement où se trouvent une série de lettres analogues), demandent à ceux à qui ils s’adressent d’être courageux.
Mais le courage qu’ils demandent aux autres, est-il le leur ? Sont-ils courageux, ou bien, et c’est sans doute le plus vraisemblable, ont-ils réussi à franchir le seuil au-delà duquel disparaissent le courage et son corollaire, la peur ?
C’est à mon sens la problématique que propose le texte de M. Blanchot.
(à suivre)