Le Monde (09/09/2025) publie le premier article d’une série intitulée L’Amérique des « Résistantes ». Il concerne Mariann Edgar Budde, évêque épiscopalienne qui prononça le 21 janvier 2025 dans la cathédrale nationale de Washington l’homélie de l’office interconfessionnel intitulé « Une prière pour la nation » qui, depuis 1933, suit l’intronisation présidentielle américaine.
Devant D. Trump, J.D. Vance (vice-président) accompagnés de leur épouse et d’un millier de personnes invitées, elle déclara notamment : « Je vous adjure de prendre en pitié les personnes qui ont peur aujourd’hui dans notre pays. Il y a des enfant homosexuels et transgenres dans des familles de tout bord, qu’elles soient républicaines, démocrates ou indépendantes, et celles-ci craignent pour leur vie. Quant aux personnes qui ramassent nos récoltes et s’occupent de l’entretien de nos bureaux, qui travaillent dans nos élevages de volailles et nos usines de conditionnement alimentaire, qui font la plonge dans les restaurants et assurent les services de nuit dans les hôpitaux – ces personnes immigrées n’ont peut-être pas les bons papiers, mais la grande majorité d’entre elles respecte la loi ; elles paient leurs impôts et vivent en bon voisinage.(…) Notre Dieu nous enseigne que nous devons être miséricordieux avec l’étranger car nous étions jadis étrangers sur cette terre. »
Ce qu’elle demandait ainsi à D. Trump, c’était donc de « prendre en pitié » des personnes pour lesquelles il avait précisément promis « pas de pitié ! ». Elle savait évidemment que sa parole n’aurait pas sur D. Trump l’effet de celle qu’entendit Paul sur le chemin de Damas. Son objectif, dit-elle, était de rappeler qu’il n’y a pas des « catégories de gens », seulement des « êtres humains ».
Le soir même, le président déclara qu’elle était une « extrémiste de la gauche radicale qui hait Trump ».
La première question est à la fois simple et banale : comment deux personnes qui se réfèrent à la Bible, donc au même Dieu, peuvent-elles ainsi être en complet désaccord sur l’essentiel, à savoir le rapport aux autres (« l’amour du prochain ») ?
La seconde l’est tout autant : comment un homme dont la vie est fondée sur des critères (l’argent, la sexualité…) connus pour ne pas être ceux de l’Évangile, peut-il s’y référer (par exemple, au moment de l’affaire G. Floyd, contre les manifestations de protestation, il avait pris la pose devant l’église St. John de Washington en brandissant une Bible) et se réclamer de Dieu (après avoir échappé à l’attentat) ?
La troisième : que représente la voix de cette femme – cohérente avec ses convictions non seulement dans ses paroles mais dans ses actes (elle apporte son aide aux personnes qu’elle évoque dans son homélie) – alors que l’institution religieuse se tait quand elle n’approuve pas, et que les églises évangéliques apportent leur soutien à la politique d’exclusion ?
Quand l’URSS envahit la Tchécoslovaquie en août 1968, des Praguois manifestant près des chars crièrent « Réveille-toi, Lénine, ils sont devenus fous ! »
Ce que le cri disait, c’était à proprement parler un impensable, puisque ce qui se produisait était l’exact contraire de ce qui aurait dû être : ce qui arrivait ne pouvait pas arriver, ce n’était pas dans le champ du pensable.
Cette impensable très vite devenu un incompréhensible allait être le premier acte d’un lent processus qui se résoudrait par l’implosion que l’on sait.
La voix de l’évêque ne dit pas « Dieu réveille-toi, il est, nous sommes devenus fous ! » parce qu’il n’y a pas de contradiction.
Encore du gris.
