La problématique – la contestation des oracles – que j’identifie dans la pièce de Sophocle, est-elle dans le texte ou dans ma tête ? Pour être plus concret, est-ce que le spectateur assis sur les gradins du théâtre des Grandes Dionysies, il y a 2500 ans, s’il est un spectateur « dans mon genre », comprenait la même chose ? « Dans mon genre », c’est-à-dire celui pour qui rien de ce qu’écrit Sophocle serait un non-décidé, même si une création dit forcément plus que la conscience qui guide la main qui écrit. Plus, oui, mais, sauf à constituer la problématique elle-même, jamais le contraire de ce pour quoi elle écrit.
Seulement, ce pour quoi est écrit Œdipe Roi n’est pas explicité. Sophocle ne dit nulle part : je l’ai écrit pour dire ceci. C’est une pièce de théâtre – pas un manifeste ni un essai – jouée devant une société établie sur une conception/explication théocratique obligée du monde : il y a, sur l’Olympe et un peu partout, des dieux qui interviennent, en particulier par les oracles, et les hommes doivent les prier et célébrer leurs cultes pour les honorer et les amadouer afin qu’ils ne se mettent pas en colère.
Tel est le discours inscrit dans la tête et le corps du spectateur athénien du 5ème siècle avant notre ère.
2500 ans plus tard, il y a encore dans le ciel une divinité qui intervient dans le monde, à l’extérieur par des apparitions, des miracles, ou à l’intérieur par la grâce divine, et les hommes, pour le remercier, lui demander quelque chose ou le prier de ne pas se mettre en colère, s’adressent à lui par des prières et célèbrent des cultes.
La différence, majeure, entre la société athénienne d’alors et la société française d’aujourd’hui, est que la théocratie est devenue une option.
Mais, à l’Athénien enveloppé de théocratie et à moi, Français vivant dans une société laïque, se pose la question de la nature et de l’exercice de la liberté de l’homme, avec ou sans oracles.
Œdipe Roi raconte cette histoire, écrite par un Athénien, jouée dans un théâtre athénien, une histoire qui se déroule non à Athènes, mais à Thèbes, en Béotie.
Pour les Athéniens, les Béotiens sont des personnages grossiers, peu cultivés, et la relation entre les deux cités a été le plus souvent conflictuelle, dans le cadre des guerres médiques (contre les Perses) ou la guerre du Péloponnèse (431 -> 404, contre Sparte, la grande rivale d’Athènes) pendant laquelle Sophocle (495-406) écrit, entre autres, Œdipe Roi. Il a alors plus de 70 ans, a exercé les plus hautes fonctions politiques et militaires, et participé à la guerre qui, à l’intérieur ou hors du cadre de la lutte contre les Perses, ne cesse d’opposer entre elles les cités et leurs alliés. Il a été le contemporain de Périclès et vécu le moment de l’histoire où Athènes, au sommet de sa puissance est à la tête d’un « empire » (quelques cités et îles) qui s’effondrera à la fin de la guerre.
Que vient faire Œdipe de Thèbes au milieu de tout ça ? Il n’a rien du « Béotien » et le problème auquel il est confronté, l’oracle, est celui des Athéniens. Ce que raconte son histoire, par quelque bout qu’on la prenne, est tout sauf l’illustration d’un bon ordre du monde dont la peste récente, l’actualité des guerres et des conflits quasi permanents rappellent que tout ne va pas très bien.
Si tout, dans la pièce, va aller de plus en plus mal, ce n’est pas du fait des hommes, père et fils, puisqu’ils s’évertuent à trouver des solutions pour que le malheur annoncé ne se produise pas.
Aristote qui aimait beaucoup le théâtre de Sophocle, en particulier Œdipe Roi, explique (dans sa Poétique) que la tragédie permet ce qu’il appelle une catharsis, c’est-à-dire une purification par l’expression de la pitié et de la terreur suscitée par le théâtre. La pitié pour ce que souffrent Œdipe et les siens, la terreur par la mort et la mutilation.
Est-ce, essentiellement la pitié et la terreur que Sophocle cherche à susciter en racontant une histoire qui n’a rien à voir avec la vie réelle, mais qui est déterminée par le réel de l’oracle et dans laquelle une partie des personnages proteste ?
Si les spectateurs connaissent la suite de l’histoire des enfants d’Œdipe (Antigone a été créée avant Œdipe Roi) ils ignorent le sort que Sophocle réserve à Œdipe. Il le dévoilera dans sa dernière pièce qui ne sera jouée qu’après sa mort et qu’il intitule Œdipe à Colone. Colone est le village où est né Sophocle, dans la banlieue d’Athènes. Œdipe le Béotien y sera accueilli par Thésée, fondateur mythique d’Athènes dont il est alors le roi, et il apporte avec lui le bonheur pour la cité qui l’accueille. Tandis que ses enfants s’entretuent et meurent à Thèbes où il refuse de revenir malgré la demande et les menaces de Créon, il disparaît dans un endroit secret que seul connaît Thésée.
Si Sophocle conduit le Béotien arbitrairement maudit des dieux à Colone pour apporter le bonheur à Athènes qui vénère les mêmes dieux, n’est-ce pas pour dire à ceux qui ne l’avaient pas perçu, qu’Œdipe Roi est une incitation à la pensée critique ?
Œdipe Roi n’obtint pas le premier prix au concours des Grandes Dionysies.