Sophocle – Œdipe Roi – 30

Sophocle fait venir sur scène Antigone et Ismène pour un discours – qui était encore d’actualité chez nous il n’y a pas si longtemps –  : Œdipe explique que si ses deux fils – Étéocle et Polynice – ne manqueront de rien puisqu’ils sont des garçons, les filles, elles, seront en grande difficulté parce qu’aucun homme ne voudra les épouser.

Les spectateurs connaissaient la suite : dans le cadre de la guerre pour le pouvoir, les deux garçons s’entretueront, Ismène sera tuée et Antigone se suicidera.

Si on met bout à bout l’interdit des relations sexuelles entre Laïos et Jocaste, les conséquences des actes d’Œdipe pour la cité, pour Jocaste et pour ses enfants, on obtient le schéma de la stérilité, enclenché par la double démarche de Laïos et d’Œdipe à Delphes.

Est-ce que les spectateurs faisaient le lien ? Est-ce qu’ils se posaient la question sinon de la validité, du moins de l’intérêt de la connaissance des intentions des dieux ?

Le dialogue qui suit le long discours pathétique d’Œdipe à ses filles complique encore les choses :

– Œdipe : Sais-tu moyennant quoi je m’en irai ?

– Créon : Tu vas me le dire, et alors je le saurai.

– Œdipe : Que tu me fasses accompagner en exil.

– Créon : Ce que tu me demandes, c’est une réponse du dieu.

– Œdipe : Mais j’en suis au point d’être très odieux/hostile*aux dieux.

– Créon : C’est pourquoi tu l’obtiendras aisément (1517 ->1519)

*l’adjectif echthistos signifie l’un ou l’autre : alors, odieux, oui, on l’a constaté, même si on ne sait pas pourquoi : qu’est-ce qui, avant même sa naissance, pourrait expliquer la haine des dieux ? En revanche, on voit très bien des raisons qui expliquent son hostilité.

Quoi qu’il en soit, dans ce rapport d’hostilité objective ou subjective la réponse de Créon – positive – est sans rapport.

La fin du dialogue :

– Œdipe : Tu dis ça, réellement ?

– Créon : De ce que je ne pense pas, je n’aime pas parler en vain.

– Œdipe : Eh bien, emmène-moi tout de suite. *

– Créon : Alors viens, mais abandonne tes enfants.

– Œdipe : Non, ne me les prends pas. **

– Créon : Ne veuille pas tout dominer. Car ce que tu as dominé n’a pas accompagné ta vie. ***

Difficile, là encore, de trouver une cohérence :

* quel rapport avec le « tu l’obtiendras aisément ? » précédent ?

** Dans son discours précédent, parlant de ses filles, Œdipe demandait à Créon de prendre soin d’elles en précisant : « Tu restes leur seul père. » (1503)

*** de ce qui a constitué sa vie, qu’a réellement « dominé » Œdipe, sinon dans le cadre de ce qui lui était imposé et qu’il ne dominait donc pas ?

Le dialogue est celui d’un réel « hors sol » d’où est exclue la « logique » –  dans le sens du logos= parole, discours – humaine.

Le sens part dans tous les sens.

Pour clore la pièce, le Coryphée s’adresse ainsi au Chœur qui quitte l’orchestra : « Ô habitants de la patrie thébaine, regardez : cet Œdipe qui fut savant en énigmes fameuses et qui fut un homme très puissant, dont personne de la cité ne regardait le destin sans envie, voyez vers quelle flot d’effrayante misère il est venu, si bien que, pour un mortel, c’est son dernier jour qu’il faut considérer et n’estimer personne heureux avant qu’il n’ait franchi le terme de sa vie sans avoir éprouvé de la douleur. »

Est-ce que la dernière phrase pouvait résonner à l’oreille des spectateurs – sans doute pas celle de tous, et peut-être pas sur le moment – comme le non-sens qu’elle présente comme une pensée ? Est-ce qu’un dernier jour de souffrance – ou plusieurs – suffisent à dénier le bonheur d’une vie ?

J’ai beaucoup de mal à concevoir que Sophocle partageait ce qu’il fait dire à ce personnage qui n’est jamais dans la pièce l’expression d’une pensée construite.

P. Mazon (Budé) apporte peut-être sans le vouloir une réponse.  Voici son commentaire du discours du Coryphée : « Cette phrase résume l’idée essentielle de Sophocle sur la destinée humaine. Cette sentence, qui est un lieu commun de la philosophie grecque, (…) accompagne, dans un rythme trochaïque assez rare à cet endroit, la lente sortie des choreutes. »

Une vraie perle d’étroitesse d’esprit, sinon de bêtise. La parenthèse contient trois références (Eschyle, Euripide et Hérodote) donc censées illustrer la « philosophie grecque » – il me semble qu’Empédocle, Héraclite, Pythagore, Socrate, Platon, Aristote et les autres échangent quelques sourires et des regards obliques – et on est très heureux d’apprendre que le rythme trochaïque est, à cet endroit, assez rare, sans que cette rareté ne suscite la moindre question chez ce spécialiste qui, on l’a constaté, a les réponses avant les questions.

La pensée de Sophocle n’a rien à voir avec ce qu’en dit notre illustre membre de l’Institut et s’il a choisi un rythme inhabituel pour conclure sa tragédie, c’est peut-être bien pour susciter un questionnement.

Le moment de conclure est arrivé.

(à suivre)

Encore le gris.

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