Le sens de l’exodos (= sortie, conclusion de la pièce) est en grande partie déterminé par cette dernière prestation du Chœur, en particulier par l’insistance sur la durée de la relation sexuelle entre Jocaste et Œdipe et dont la représentation n’est évidemment pas anodine : « Mais comment, enfin comment le sillon* ensemencé par le père a pu te supporter aussi longtemps, malheureux ? » (1211,1212).
*alox ne désigne pas « le champ » (Budé) mais le sillon dont les spectateurs comprenaient évidemment qu’il s’agissait du sexe de Jocaste, ce qui suscite ce commentaire du traducteur : « Cette image qui paraissait aux Grecs moins grossière qu’à nous-mêmes, se retrouve dans Antigone. Elle sera reprise aux vers 1257,1485,1487 » (p.116) Je pense comprendre pourquoi ce monsieur (Paul Mazon – 1871-1955), dont la brillante carrière commença par de « solides études au Collège Stanislas », précise sa biographie, est ainsi offusqué, pourquoi il a besoin de croire que tous le sont comme lui, mais je ne vois pas quel est cet instrument dont il dispose pour comparer le degré de tolérance à la « grossièreté » des Grecs d’alors à celui de ses contemporains. Et puis, si l’image paraît « moins grossière », elle l’est, ce qui veut dire que Sophocle, qui n’est pas toujours un très bon dramaturge (cf. article 21) est, en plus, grossier.
Si Sophocle insiste sur la durée de la relation, s’il marque le questionnement du Chœur d’une forte incompréhension (Mais comment, enfin comment…), c’est pour insister sur le paradoxe de la convenance : Jocaste et Œdipe ont construit une relation harmonieuse qui a bien fonctionné, parce que l’inceste qui est le produit de l’oracle n’existe pas plus que n’existe cette histoire. Il existe dans la société, oui, mais cette histoire jouée dans le théâtre n’est pas un fait-divers.
C’est dans ce « jeu » entre récit et discours que Sophocle termine ce récit, mais pas son discours : la « problématique Œdipe » ne se termine pas avec Œdipe Roi.
(J’y reviendrai)
Arrive Le Messager :
« Ô vous qui de ce pays êtes tenus dans le plus grand honneur, quelles actions allez-vous entendre ! quelles actions allez-vous voir ! quel chant de deuil allez-vous chanter !s’il est vrai que, faisant partie de la même famille [au sens large, la cité], vous vous préoccupez encore de la maison des Labdacides [dans la mythologie thébaine, Labdacos est le petit-fils de Cadmos le fondateur de la cité, et le père de Laïos]. Je pense en effet que ni l’Ister [le Danube] ni le Phase [le Rion] ne pourraient purifier de leurs eaux cette maison, si grands sont les malheurs cachés qui sont révélés à l’instant même, des actes accomplis de plein gré et non involontaires ; mais parmi les choses nuisibles, celles qui affligent le plus sont celles qui se révèlent être volontaires. » (1223-1230)
Une manière de signifier que – la douleur, ici, est à prendre en tant que composant du théâtre – ce qui compte est la dimension humaine.
Ce propos n’est pas celui d’un simple messager chargé d’informer d’un événement par un récit, il est celui d’un discoureur, celui de Sophocle.
On le retrouve encore dans l’annonce :
Le Coryphée : Ce que nous avons appris auparavant ne manque pas de susciter des gémissements profonds. Qu’annonces-tu qui s’y ajoute ?
Le Messager : Le discours le plus rapide à dire et à apprendre : notre chère divine Jocaste est morte.
Le « chère divine » du Coryphée est le complément affectif de la pensée du Messager relative à l’acte volontaire :
Le Coryphée : Ô malheureuse ! A cause de qui ?
Le Messager : A cause d’elle-même. (1236,1237)
Non de l’oracle.
(à suivre)
