Et voici le discours que choisit alors Sophocle.
Jocaste a compris – personne ne peut pas ne pas avoir compris – et après la réaction du Coryphée à son départ (comme Œdipe, il ne comprend pas), il imagine alors un autre délire d’Œdipe. Voici l’une et l’autre :
Le Coryphée : Pourquoi ton épouse est-elle partie, comme frappée par une douleur épouvantable ? Je crains que de ce silence n’éclate un malheur.
Œdipe : Qu’éclatent tous les malheurs qui le veulent ! Moi, quelque humble que soit mon origine, je voudrai en voir l’origine. Elle, sans doute, en tant qu’elle est une femme d’un rang élevé a honte de ma basse naissance. Moi, je me considère comme un enfant de la déesse Fortune, la déesse qui donne avec bienveillance, et je n’en serai pas déshonoré. Oui, je suis né d’elle ; les mois nés avec moi m’ont rendu petit et grand. Voilà d’où je viens et je ne pourrais pas être né autre, de sorte que je ne renoncerai pas à savoir quelle est mon origine. » (1073 ->1085)
C’est donc un vrai délire – le déni suppose un minimum de vraisemblance psychologique – un propos d’enfant, qui, dans un autre contexte, serait comique (cf. la « reconnaissance » à la fin des comédies).
Ce qu’indique ainsi Sophocle, c’est une nouvelle fois l’absence de lien entre la réalité de l’oracle et le réel humain. Autrement dit, il n’y a pas de rapport possible entre oracle et adulte pensant, et vouloir en chercher un conduit au délire, à l’enfantillage.
C’est ce qu’illustre le Chœur qui, dans une strophe et une antistrophe qu’on imagine agitées, et avec un accompagnement tout aussi agité du hautbois, déclare que le mont Cithéron est le père d’Œdipe, et sa mère une nymphe, choisie par Pan ou Apollon ou Hermès ou… et là, Sophocle change de registre en ramenant le spectateur dans le cadre festif des Grandes Dionysies où est jouée la pièce… choisie par « le dieu animé de transports bacchiques* qui habite les sommets des montagnes et qui t’aurait reçu en présent d’une des Nymphes de l’Hélicon avec lesquelles il joue la plupart du temps. »
*Telle la traduction exacte de l’expression (Baccheios theos), que les traducteurs ne comprennent pas en la réduisant à Bacchos ou à divin Bacchos, alors que Sophocle suggère à dessein les représentations rituelles attachées à cette divinité, évoquant ainsi les Ménades (= folles, délirantes) qui l’accompagnent dans ses transports (d’où l’importance de la traduction) … peut-être pour rappeler que Bacchos qui préside à ce concours de tragédies n’est pas Apollon, le dieu de l’oracle.
L’épisode se termine avec le questionnement du berger qui vient d’être amené de sa campagne et qu’Œdipe est obligé de menacer pour qu’il parle. Il finit par raconter que l’enfant aux pieds percés était le fils de Laïos et de Jocaste et que c’est elle qui le lui avait confié…
Œdipe : Pour quel usage ?
Le Berger : Que je le tue.
Œdipe : Ayant enfanté, elle était malheureuse ?
Le berger : Par la crainte de malheurs annoncés par les dieux.
Œdipe : Quels malheurs ?
Le berger : Il tuerait ceux qui l’avaient mis au monde, c’était le discours (logos). (1174 -> 1176)
Est-ce que, cette fois, le délire n’est pas chez les dieux ?
A moins qu’il ne soit dans la parole : Sophocle ne précise pas qui émet le logos en l’occurrence inexact.
L’épisode se termine sur cette déploration d’Œdipe :
« Iou ! Iou ! Tout serait arrivé à terme de manière évidente. Ô lumière, que je te voie maintenant pour la dernière fois, moi qui me révèle être né de ceux dont il ne fallait pas que je naisse, avec lesquels il ne fallait pas que j’aie des relations et que je ne devais pas tuer » (1181>1185)
C’est, à lettre, un non-sens.
La question qui se pose est donc celle de la nature de l’aveuglement que Sophocle va infliger à Œdipe.
(à suivre)