Jusqu’à l’entrée en scène de Jocaste, l’échange entre Œdipe et Créon (532 ->634) sera encore celui de l’incommunicabilité, du fait de l’orgè (violence intérieure) d’Œdipe dont Sophocle ne cesse d’indiquer qu’elle est un moyen théâtral, sans la moindre vraisemblance psychologique.
Œdipe est donc présenté comme un bloc compact hermétique au langage de Tirésias et du Créon messager de l’oracle.
Jusqu’ici, le frère de Jocaste était le beau-frère avec lequel il entretenait de bonnes relations. Depuis qu’il est revenu de Delphes, et après l’intervention de Tirésias, il est devenu l’ennemi qui complote avec le devin « esclave de Loxias ».
Sortant du palais et apercevant Créon, Œdipe devient immédiatement ce bloc hermétique.
Les deux premiers mots qu’il lui adresse sont ; « houtos su ». Le premier est un pronom démonstratif qui était utilisé en particulier pour montrer du doigt avec une charge dépréciative, le second, le pronom personnel de la seconde personne : = « Eh toi, là ! »
Il l’accuse ensuite de vouloir l’assassiner pour prendre sa place.
La première parole de Créon qui suit ce délire est une demande : « Sais-tu ce que tu dois faire ? Ecoute ce que j’ai à répondre à ce que tu as dit et juge par toi-même après avoir écouté ce que j’aurai dit » (543,544)
Une demande mesurée, de bon sens, que le public ne peut qu’approuver et à laquelle Sophocle fait répondre par Œdipe :
: « Pour parler, toi, tu es effrayant, mais pour apprendre, moi, je suis mauvais quand il s’agit d’apprendre de toi » (545, 546)
La traduction de cette phrase est un des exemples de l’acceptation ou du refus de la problématique que j’ai évoquée (le rapport à l’oracle, la question du sujet).
Les trois traducteurs comprennent la même chose :
« Tu parles bien, mais moi je t’entends mal » (Budé)
« Tu sais parler, mais je n’arrive pas bien à comprendre le sens de ce que tu dis » (Biberfeld)
« Tu es un habile parleur, mais je suis un mauvais écouteur » (Leconte de Lisle)
Voici donc le vers 545 (avec un mot en rejet au 546) composé par Sophocle avec le sens de chacun d’eux :
« Legein (parler) su (toi) deinos (terrible, effrayant) manthanein (apprendre) d’(mais) egô (moi) kakos (mauvais, méchant) sou* (de toi) » Les verbes sont sous-entendus (tu es / je suis). *« sou » (apprendre venant de toi) est mis en rejet, une manière de souligner le rapport et que je rends dans ma traduction : « Pour parler, toi, tu es effrayant, mais pour apprendre, moi, je suis mauvais quand il s’agit d’apprendre de toi. »
Choisir le sens édulcoré des deux adjectifs (effrayant, terrible -> habile / mauvais, méchant -> inhabile) repose sur le refus de considérer ce que le personnage de Créon est devenu pour Œdipe (effrayant), ce qu’Œdipe devient par sa parole (mauvais) et évacue donc en même temps que le rejet de « sou » la question de l’inadéquation de sa réplique : le « deinos » (effrayant, terrible) ne concerne pas le contenu de ce qu’il dit (en l’occurrence le rappel banal de ce que doit être le dialogue) mais sa parole même.
Quand ils entendaient « Legein su deinos », les Grecs assis sur les gradins comprenaient, avec la syntaxe (la manière de disposer les mots) qui leur était propre, dont celle de la poésie : parler te constitue effrayant.
Rien à voir avec : tu es habile à parler.
Et quand ils entendaient « manthanein d’egô kakos /sou » ils comprenaient un rapport entre « être mauvais » et « apprendre de toi ».
Rien à voir avec : je t’entends mal.
Les seules parenthèses de vrai dialogue sont celles d’informations factuelles.
La première est significative du discours de Sophocle.
Œdipe : « Depuis combien de temps à partir de maintenant, précisément, Laïos… » (558)
Le vers 559 qui suit, prononcé par Créon, est intercalé : « Qu’a-t-il fait ? Je ne l’ai pas dans l’esprit / je ne comprends pas », ce qui implique qu’Œdipe s’est interrompu à la fin du 558, ou que Créon lui coupe la parole.
Peu importe, cela revient au même : le « Qu’a-t-il fait ? » dénote une invraisemblance criante qui ne peut pas ne pas être perçue : depuis le début, il n’est question que de la mort de Laïos et de son meurtrier. Comment, à la question d’Œdipe qui concerne un temps écoulé et Laïos, Créon pourrait-il comprendre qu’elle concerne un acte du roi ?
Œdipe précise sa question – cohérente – … a disparu par un geste qui donne la mort ? (560) et Créon répond, littéralement : « Longs et anciens seraient mesurés les temps. » (561) = quand Laïos a-t-il été tué ? / Il y a très longtemps.
Le choix du pluriel (les temps) et des deux adjectifs (longs et anciens) vise a mettre l’accent sur une question que j’ai déjà évoquée : pourquoi le problème apparaît-il, et de manière aussi dramatique, si longtemps – le délai est donc fortement souligné – après l’événement ?
Les deux phrases de Créon sont donc, chacune dans son contexte, deux incohérences, par lesquelles Sophocle dit et redit : l’histoire – vous la connaissez – que je fais jouer sur la scène de mon théâtre défie le bon sens, c’est une histoire de fous.
(à suivre)