Dans son délire du complot, Œdipe demande à Tirésias : « Ces choses [le meurtre de Laïos et l’inceste] ont-elles été inventées par Créon ou par toi ? » (378) et Tirésias répond : « Créon n’est en rien un fléau pour toi, c’est toi-même qui l’est pour toi. » (379) – voir le commentaire en fin d’article*.
Que pouvaient/devaient comprendre les spectateurs de cette affirmation ?
Autrement dit, après le dialogue qui vient d’avoir lieu (cf. article précédent), en quoi cet homme qui ne sait pas qu’il est le meurtrier de son père et le mari de sa mère est-il un fléau pour lui-même ? La thèse de l’homme jouet des dieux peut être celle de l’Iliade et de l’Odyssée, mais, deux siècles plus tard, le monde tragique de Sophocle n’est plus celui de l’épopée qui ignore le questionnement et la révolte.
En quoi Œdipe est-il l’auteur de son propre malheur puisqu’il ignorait la nature des actes qui lui vaudront le sort que lui annonce Tirésias ?
La suite de son invective contre le devin peut nous éclairer.
Sophocle prend soin de lui faire rappeler qu’il n’a pas cherché le pouvoir que, dit-il « La cité a mis entre mes mains alors que je ne le demandais pas » (383,384)
Puis, il s’en prend de nouveau à Tirésias en mettant en cause son art (la divination) :
« Et puis, dis-moi, quand as-tu été un devin digne de confiance ? Comment, lorsque la chienne rhapsode** était là, n’as-tu pas annoncé à haute voix quelque chose qui aurait délivré ces citoyens ? Ce n’était certes pas le premier venu qui pouvait expliquer l’énigme, il fallait au contraire la faculté de prédire. » (393, 394)
Cette mise en cause, toujours sous le coup de l’orgè (bouillonnement intérieur), est le signe d’une confusion : l’énigme que proposait la « chienne rhapsode » n’était pas de l’ordre de la transcendance – domaine de la divination – mais de l’immanence – domaine de la pensée humaine – c’est ce que signifient la question et la réponse : ce dont il s’agit, c’est l’homme, et il n’y a que l’homme qui puisse le définir ; et c’est bien ce que Sophocle fait dire à Œdipe qui n’a donc pas conscience de la contradiction :
« Mais moi, étant venu, moi, l’Œdipe ne sachant rien, je l’ai détruite, ayant compris par intelligence et ne l’ayant pas appris de présages ». (397, 398)
Ce que Sophocle présente sous la forme nécessairement arrogante du personnage de théâtre pris dans la passion – manière de rappeler que le meurtre du père et l’inceste sont subis – est bien le discours de l’humanité : sous le masque, il y a l’homme.
Le fléau qu’Œdipe est pour lui-même (début de l’article) est là, signifié par ce discours confus de théâtre qui ne fait pas la différence entre la transcendance de la divination et l’immanence de la pensée humaine.
*On notera que Sophocle évacue le devin de la réponse pour ne mettre face à face que Créon et Œdipe, deux hommes.
** Le fait que Sophocle désigne le Sphinx / la Sphinge par cette périphrase et qu’il ne précise pas l’énigme confirme que les spectateurs connaissaient l’histoire.
(à suivre)