Vous avez devant les yeux le « tyran », qui annonce à la population traumatisée qu’il met tout en œuvre pour retrouver l’homme par qui le scandale est arrivé, l’homme qui a tué le roi. Ce ne sont pas des mots en l’air, comme il arrive qu’en prononcent des politiciens, mais des mesures concrètes : il garantit la sécurité de ceux qu’il engage à venir témoigner et il précise le sort qu’il réserve au coupable : l’exclusion, le bannissement, une vie malheureuse, bref, l’équivalent de l’excommunication. Mieux encore, il prononce contre lui-même la même condamnation au cas où il viendrait à recevoir consciemment le criminel chez lui. Consciemment… implique la vanité de la condamnation dans le cas de la non-conscience.
Autrement dit, la culpabilité de celui qui reçoit le meurtrier chez lui implique un savoir qui constitue la complicité.
Il me paraît difficile d’imaginer que ce discours ne suscite pas quelques haussements de sourcils et plissements de fronts sur les gradins ; ce que Sophocle est en train de faire dire à Œdipe aux spectateurs qui connaissent l’histoire, c’est qu’il est lui-même l’hébergeur inconscient du meurtrier et qu’il n’est donc pas justiciable en tant que complice. Mai peut-on être à la fois criminel et non-complice de soi-même ? C’est à se cogner la tête contre les murs.
D’autant plus qu’Œdipe ajoute : « J’attends de vous que vous fassiez tout cela (la recherche de témoins) pour moi, pour le dieu (de l’oracle, Apollon) et pour cette terre dévastée, sans fruits et privée de l’aide des dieux ». (252,253,254)
Pour moi, le spectateur ne peut le comprendre que comme contre moi et être encore un peu plus perdu dans l’absurdité d’une telle configuration.
D’autant plus, encore, qu’en évoquant sa situation après le meurtre de Laïos (« l’excellent roi »), Sophocle enfonce le clou : « Maintenant, dit Œdipe, je détiens le pouvoir qu’il a eu, son lit, sa femme fécondée par deux hommes et (littéralement) il y aurait un commun d’enfants communs si sa famille n’avait été éprouvée par le malheur… » (261). Un commun d’enfants communs… Que pouvaient comprendre les spectateurs d’une telle expression que les spécialistes traduisent de manière différente et qui ne colle pas avec ce qu’est censé savoir et ne pas savoir Œdipe qui n’apprendra que plus tard de Jocaste la naissance d’un fils de Laïos ?
Non, dirait un metteur en scène à Sophocle, ton scénario est trop compliqué, on n’y comprend plus rien, revoie ta copie.
Sophocle lui répondrait en souriant qu’il a raison ; on ne comprend plus rien, oui, mais à quoi exactement ? Hm ?
Et ce n’est pas le coryphée qui dira le contraire.
Le coryphée est le chef du chœur, il est un intermédiaire entre lui et les acteurs et il peut être l’expression théâtrale du discours critique que j’évoquais dans l’article précédent. Quand ça devient à ce point tordu, on se pose des questions, non ?
Celle-ci, par exemple, qu’il adresse à Œdipe : « C’était à Phoïbos (Apollon) qui nous a envoyé l’oracle de nous dire ce que nous cherchons, quel est celui qui a agi. » (278,279)
Et là, on peut voir dans les gradins des signes explicites de fort assentiment. Mais oui, ce serait quand même bien plus simple !
« Tu dis des choses justes. Mais un homme n’a pas la possibilité d’obliger les dieux à faire ce qu’ils ne veulent pas » (280) répond Œdipe.
D’une part, c’est juste, donc, d’autre part, ce n’est pas juste.
D’un côté, l’homme, de l’autre, les dieux.
Telle est la contradiction majeure.