Jusqu’ici, Sophocle s’est adressé à la pensée. Comme Œdipe immobile devant le Sphinx, le spectateur devant Œdipe est lui aussi soumis à un discours qu’il doit élucider, avec la différence qu’il a la réponse, mais une réponse dont le rapport avec les données théâtrales imaginées par Sophocle n’est pas clair, et qu’il est, lui, dans le mouvement que suscitent la parole et les dialogues.
L’orchestra, le proskenion sont maintenant vides. A l’exception du musicien qui commence à jouer de son hautbois. Entrent alors par un côté (= parodos) et sur le rythme donné par la musique, une quinzaine d’hommes masqués en vieillards qui viennent se placer au centre de l’orchestra.
Au mouvement de la pensée va se substituer celui du corps et des émotions : 64 vers déclamés, chantés, psalmodiés sur des rythmes divers.
Le parodos (151 ->215) est la première intervention du chœur qui évolue dans une succession de strophes (mouvement en se tournant d’un côté) et d’antistrophes (mouvement en se tournant du côté opposé).
Nous n’avons pas l’équivalent. Pour s’en approcher, il faut comprendre qu’il représente dans ce mode particulier d’expression théâtrale ce que nous disent nos réactions à ce qui nous arrive de l’extérieur, ce que nous subissons et qui nous affecte, depuis notre solitude jusqu’au café du commerce en passant par toutes les réponses préconstruites des idéologies, des croyances, des idées reçues, de tout ce qui nous vient spontanément quand nous sommes confrontés à une situation inhabituelle, dérangeante.
En d’autres termes, le cœur des spectateurs doit battre au rythme des choreutes, ils doivent hocher une tête qui dit « oui, voilà, c’est ça, c’est bien ce que je ressens », mais aussi, à certains moments – plus tard, pas ici – ce sera avec la distanciation critique que choisit l’auteur, puisque, je le rappelle, le discours du chœur est celui de Sophocle. J’insiste d’autant plus que j’ai écouté ce matin un moment de l’émission Avec philosophie (France Culture – 10h – objet : les silences de Don Juan dans la pièce de Molière) dont l’animatrice et les intervenants avaient, me semble-t-il (je n’ai pas écouté très longtemps), tendance à oublier que le personnage n’est pas une personne, qu’il ne fait ou ne fait pas, ne dit ou ne dit pas que ce que Molière décide, et que là est l’objet, le seul objet de l’analyse. Je ferme la parenthèse irritée par le psychologisme inadéquat.
Tout au long de ces 64 vers, le chœur invoque Zeus, implore le secours d’Apollon, (tout en craignant qu’il n’exige encore une réparation pour une autre histoire ancienne), d’Athéna, d’Artémis et, en dernier, celui de Bacchos (Dionysos), contre Arès, le dieu de la violence.
Je dirais, en me pardonnant cet anachronisme, qu’il est en tel désarroi qu’il ne sait plus à quel saint se vouer.
Son discours est celui de l’impuissance, celui de l’homme croyant qu’il a un destin qui lui échappe et qui lui échappe d’autant plus qu’il ne fait rien pour en être l’acteur.
A la fin du parodos, Œdipe sort du palais pour adresser au chœur qui termine ses mouvements et ses implorations le discours contraire, celui de l’action revendiquée responsable, mais dont le spectateur sait qu’elle n’en a que l’apparence.
C’est le début du premier épisode.